vendredi 12 février 2016

Le meilleur des gouvernements



Le philosophe allemand Leibniz, au XVIIe siècle, pensait que nous vivions dans "le meilleur des mondes possibles". Au siècle suivant, Voltaire s'est beaucoup moqué de cette théorie, notamment dans son roman philosophique, "Candide". Mais Voltaire est plus écrivain que philosophe, et il pratiquait par principe l'ironie. Le grand Leibniz ne prétendait pas que notre monde était parfait : de fait, ce n'est pas le cas. Il n'affirmait pas non plus que le monde était bon : tant de mauvaises choses existent ! Le coup de génie de Leibniz, qu'on partage ou pas, c'est de montrer que le monde tel qu'il est actuellement est le meilleur possible, une fois qu'on a conceptuellement épuisé toutes les autres hypothèses. Quelque chose de possible, c'est quelque chose de réalisable. Vous pouvez concevoir un monde parfait, bon, excellent, idéal sans qu'il soit nécessairement possible, réalisable. Leibniz pense donc qu'il est inutile de réfléchir à ce qui est bien ou parfait, mais à ce qui est possiblement meilleur.

J'espère que ce petit cours de philosophie ne vous a pas rebutés, mais il était nécessaire que j'en passe par là pour répondre à la question politique de la journée : que faut-il penser du nouveau gouvernement ? Il n'est pas parfait, c'est évident. On peut toujours discuté s'il est bon ou mauvais, selon les opinions de chacun. Mais il y a quelque chose d'objectivement vrai : c'est le meilleur des gouvernements possibles. Selon Leibniz, Dieu a organisé le monde en vue des finalités qui sont les siennes, et qui sont impénétrables, d'après les Saintes Ecritures. Selon moi, Hollande a organisé son gouvernement en vue de la prochaine élection présidentielle, de la meilleure façon possible qui soit.

Il lui fallait rassembler, c'est la condition indispensable pour une possible victoire. Le chef de l'Etat est donc allé chercher du côté de ses deux partenaires politiques possibles, les radicaux de gauche et les écologistes, parmi eux ceux qui sont au grade et à l'échelon les plus élevés, pour en faire des ministres, Jean-Michel Baylet et Emmanuelle Cosse, respectivement patron du PRG et patronne d'EELV. C'est aussi simple que ça, la politique, mais pas facile à réaliser. C'est pourquoi Leibniz nous invite à ne pas penser à ce qui est bien ou parfait, mais à ce qui est possible.

Nous avons tous tendance, contrairement à Leibniz, à vouloir le bien et la perfection, surtout en politique. Qu'on ne s'étonne pas ensuite d'être déçu ! La perfection, c'est la projection de nos désirs. Le possible, c'est ce que la réalité, par nos efforts, peut donner. J'aurais aimé, dans ce nouveau gouvernement, qu'Emmanuel Macron gagne du galon, voit s'étendre son ministère, parce que c'est mon chouchou. J'aurais surtout aimé que Martine Aubry, Bertrand Delanoë et Nicolas Hulot fassent leur entrée, parce que ce sont des figures connues et des personnalités de grande qualité. Cosse, Placé et Pompili sont gentils, mais c'est du menu fretin, ceci dit sans aucun mépris : les batailles ne se gagnent pas qu'avec de géniaux généraux ; il faut aussi des lieutenants dévoués.

Le problème avec les fortes personnalités, c'est qu'elles n'ont pas besoin des autres, de leur reconnaissance : elles existent par elles-mêmes, elles peuvent s'offrir le luxe suprême, la rare élégance de refuser ce qui ne se refuse pas, un poste au gouvernement, la gloire ministérielle. Cosse, Placé et Pompili, en revanche, piaffaient d'impatience, bien conscients qu'ils ne sont rien ou pas grand chose en dehors du pouvoir, à peine reconnus dans la rue. Ce en quoi d'ailleurs ils se font pas mal d'illusion : dans 14 mois, ils retomberont dans l'oubli. Combien de ministres passés dont on ne se souvient plus du nom ni de l'action ? Mais faire de la politique, c'est d'abord se faire des illusions.

Ce nouveau gouvernement opère aussi une rupture, qui n'a pas été assez soulignée depuis hier. On a beaucoup reproché à François Hollande son art de la synthèse, consistant à accorder artificiellement ce qui ne va pas ensemble. Ses prédécesseurs de gauche pratiquaient déjà ainsi : un gouvernement devait à peu près refléter les tendances au sein du Parti socialiste, l'aile gauche devait être forcément représentée. L'opinion n'y voyait pas grand-chose, mais l'appareil du Parti y comptait scrupuleusement ses petits. Hollande en a fini avec cette calculette : l'aile gauche, c'est une première, n'est pas représentée. Aucun membre important du gouvernement n'est repérable, identifié sous cette sensibilité.

C'est une évolution considérable, annoncée depuis déjà quelque temps : François Hollande a parfaitement conscience que plus rien de fondamental ne se joue au sein du Parti socialiste, à part la distribution ordinaire des places, mais ce n'est pas cette routine qui décide d'une victoire électorale. L'opinion n'en fait plus qu'à sa tête, se fait son idée en dehors des mots d'ordre, des programmes ou des consignes des partis politiques. Un strapontin pour tel sous-courant, ça fait plaisir au bénéficiaire, ça rassure ses copains qui se croient pris en considération, mais ça apporte quoi au gouvernement, à la gauche, à la France ?

J'ai commencé ce billet par de la philosophie politique, je le termine par de la philosophie morale. Emmanuelle Cosse entre au gouvernement alors qu'elle est chef d'un parti qui est sorti du gouvernement, qui ne souhaitait pas y entrer et qui s'est présenté aux dernières élections en critiquant le gouvernement. Emmanuelle Cosse a fait un choix strictement personnel, alors que la politique est une activité collective. Emmanuelle Cosse dit aujourd'hui le contraire de ce qu'elle disait il y a peu de temps. Emmanuelle Cosse n'est ni une sainte, ni un sage, ni une héroïne : c'est seulement un être humain, elle prend le pouvoir qu'on lui tend, comme l'oiseau vient immanquablement manger les miettes de pain dans votre main. Heureusement que la politique et la morale n'ont rien à voir ...

jeudi 11 février 2016

La vie en état d'urgence



Ca y est, c'est fait, depuis hier soir : la révision constitutionnelle a été adoptée, non sans difficulté, par la majorité requise, qui a vu gauche et droite se mêler ... ou s'opposer. Hollande l'a voulue, il l'a eue. L'idée, quelques jours après les attentats du 13 novembre, avait suscité au Congrès les applaudissements unanimes de toute la représentation nationale. Le président de la République ne pouvait que mener à son terme ce sur quoi il s'était solennellement engagé.

Le reste, discussions, négociations, rectifications, ce n'est que de la politique, c'est-à-dire pas grand-chose, mais quand même quelque chose : le Parti socialiste est profondément divisé sur un projet qui aurait pourtant pu et dû rassembler. Sur la politique économique et sociale, on comprend qu'il y ait chez les socialistes des différences, mais pas quand l'intérêt général de la nation est en jeu, que notre pays a souffert sur son sol de massacres et que nous sommes en situation de guerre, même si les termes du débat auraient mérité d'être un peu plus nuancés (voir le billet d'hier). Une ministre populaire à gauche, Christiane Taubira, a quitté volontairement le gouvernement. Ce n'est pas encore visible, mais l'événement aura des conséquences, assez vite, sur la vie du Parti socialiste.

A terme, le grand vainqueur, c'est François Hollande, qui a réagi à la hauteur de la tragédie, qui a promis et qui a tenu, qui a rassemblé au prix de diviser son propre camp. C'est ce qu'on appelle un homme d'Etat, je crois. Mais, en démocratie, qui n'est pas une autocratie, un homme politique ne gagne jamais seul : à travers Hollande, c'est l'opinion qui a gagné, parce qu'elle comprend l'état d'urgence, en dépit de ses désagréments, parce qu'elle adhère à la déchéance de nationalité, même si elle en voit les limites. Il n'y a, dans cette affaire, que la classe politique qui se soit divisée, à l'intérieur de chaque parti de gouvernement. En fait, nous n'avons pas assisté à un simple débat parlementaire, mais à un phénomène de société, déjà ancien, qui se caractérise par quelques traits marquants :

L'opinion veut du droit, encore du droit, toujours plus de droit. C'est, avec la psychologie, la discipline de prédilection. Que les Français approuvent une solution juridique, au plus haut niveau, celui d'une révision de la Constitution, afin de répondre à la tragédie de novembre, c'est dans l'air du temps. Plus rien n'est sacré, personne ne songerait à se tourner vers la religion, mais le droit, la loi restent de fortes croyances. Ce qui est aussi dans la logique d'une République, où force demeure à la loi.

L'opinion, depuis quelques décennies, n'est pas obsédée par la faim comme autrefois, mais par l'insécurité, sous toutes ses formes. La mort qui frappe n'importe qui en plein Paris, c'est l'insécurité absolue. Au soir du 13 novembre, chacun se sentait une victime potentielle, et les amis s'empressaient de faire savoir à leurs amis, par internet, qu'ils étaient en sécurité, sains et saufs. C'est sûrement délirant, l'humanité en a vécu d'autres, de pires, sans s'émouvoir à ce point, mais c'est ainsi : l'opinion française a été traumatisée par les barbares et leurs tueries.

François Hollande a compris que la réponse devait être d'envergure et qu'il devait la placer au niveau le plus élevé : celui de la Loi fondamentale, de notre Constitution. Philosophiquement, politiquement, on peut toujours en discuter, critiquer, mais sous le feu des terroristes et dans un état de crainte totale, l'opinion ne discute pas, elle veut l'état d'urgence dans le marbre de la Constitution, parce qu'elle saisit qu'il y a urgence, que l'exception devient la règle, la normalité.

Toute une psychologie collective, bien antérieure aux attentats, a préparé à l'acceptation de cette révision constitutionnelle. Regardez la télé, écoutez la radio, lisez la presse, participez aux conversations : nous vivons tous, depuis quelques années, en état d'urgence, ou en état d'alerte, comme on dit aussi. Tout est urgent, tout devient préoccupant. Nous ne sommes vraiment pas dans une société de la patience et de l'insouciance ! Nous vivons en permanence dans un état anxiogène. Dans un tel contexte, l'inscription de l'état d'urgence dans la Constitution ne peut passer que comme lettre à la poste auprès de l'opinion, renvoyant au néant les réserves juridiques pourtant parfaitement légitimes.

Le plus révélateur de cette révision constitutionnelle a été le moins commenté (parce que sans polémique possible) : l'état d'urgence ne vise pas qu'à se protéger des terroristes, mais aussi des catastrophes naturelles. Voyez comment a été traitée dans les médias (et donc dans les têtes) la tempête de ce week-end : nous n'étions pas loin de la fin du monde, des vagues submersibles (le nouveau mot à la mode) allaient s'abattre sur nos côtes, préfigurant une sorte de tsunami, des vents forcément violents étaient programmés pour dévaster le territoire, arracher les toits de nos maisons, renverser nos automobiles et menacer de tuer les nôtres, sans kalachnikov, mais c'était tout comme. Il ne manquait plus que le vieux Noé et son Arche, si la Bible faisait encore partie de nos lectures. A quand une application sur le net, pour rassurer nos proches, pour les prévenir que nous sommes sécurisés, confinés, hors de tout danger pendant la tempête ? La vie de nos contemporains, c'est la vie en état d'urgence.

mercredi 10 février 2016

Macron, le recul et la hauteur



La philosophie n'est pas une discipline supérieure aux autres. On peut même très bien s'en passer. Mais, dans le débat politique, elle apporte quelque chose. Car on ne peut pas réduire la politique à des intrigues ou à des campagnes pour conquérir des places. Il faut bien être en capacité d'analyser un problème, de prendre du recul et un peu de hauteur, d'être critique, de proposer des solutions, d'avoir des idées. La philosophie aide beaucoup dans ce travail-là, qui ne va pas de soi, et qui ne résume pas, bien sûr, toute l'activité politique.

Emmanuel Macron a une formation philosophique, et cela se voit dans sa façon d'aborder les questions politiques (qu'on soit d'accord avec lui ou pas, c'est autre chose). Sur l'extension de la déchéance de nationalité, adoptée hier soir par l'Assemblée nationale (sans référence à la binationalité, tant mieux), le ministre de l'Economie a dit des choses pertinentes, devant la Fondation France-Israël, hier soir également. Je reprends quelques-unes de ses réflexions, qui ne s'opposent évidemment pas à la ligne gouvernementale, mais apportent un éclairage différent :

"On a accordé à ce débat sur la déchéance trop d'importance". Oui, en parler était nécessaire, le chef de l'Etat a justement lancé l'idée. Mais en faire un point de fixation depuis des semaines, non, ce n'est pas bon. Qui est ce "on" qui en a trop fait ? Tout le monde ! Certains socialistes ont probablement insisté plus qu'il ne fallait, les médias ont repris, les simples citoyens, légitimement avides de sécurité, ont approuvé. Quand un débat est lancé, il vous échappe et vous mène là où vous ne vouliez pas nécessairement aller. D'une mesure symbolique, on a presque fait un enjeu de société ! C'est là où il y a dérive dommageable.

Mais ce débat, selon Macron, "a remis le rapport à la communauté nationale comme un élément fort". En effet, après les attentats terriblement meurtriers de l'an dernier, beaucoup de Français, de toute sensibilité et de toute origine, se sont réappropriés les symboles nationaux : drapeau tricolore, Marseillaise, etc. C'est un fait qu'on ne peut pas passer sous silence, qu'il faut prendre en considération dans la réflexion politique. La déchéance de nationalité, qui est contestable sur bien des points, a quand même le mérite d'interroger notre appartenance à la nation, sans sombrer dans le nationalisme, mais en demeurant dans une perspective républicaine.

"On ne traite pas le mal en l'expulsant de la communauté nationale. Le mal est partout". Encore une fois, Emmanuel Macron a raison. Le mal est plus large et plus profond que l'acte terroriste, qui en est la conséquence. C'est la cause qu'il faut viser et traiter. A entendre les uns et les autres, on a l'impression que la déchéance de nationalité va tout régler : non, elle rappelle un principe, selon lequel on ne saurait vivre en République en voulant la détruire. Après, tout reste à faire, et c'est l'essentiel.

"Il faut penser les situations extrêmes. Mais il ne faut pas écraser la pensée que nous avons du reste". A mes élèves, je dis souvent que les cas particuliers n'ont aucune valeur en termes de pensée, qu'on ne peut pas fonder une réflexion sur des exceptions. A suivre bien des commentaires, nous nous laisserions facilement aller à l'idée qu'une grande partie de la jeunesse s'est radicalisée, ce qui est faux, ce qui exclut d'une juste analyse toute une partie de la population totalement insensible à l'attrait du fanatisme.

A vouloir construire le droit à partir de situations marginales, peu significatives, on se fait plaisir à soi-même, on tente de séduire l'opinion mais on ne règle pas les problèmes de fond. Emmanuel Macron, de par sa formation, nous donne à entendre une autre musique, nécessaire en ces temps où la réaction immédiate et le souci de plaire doivent aussi laisser un peu de place au recul et à la hauteur.

mardi 9 février 2016

Qui c'est celui-là ?



Vous vous souvenez de l'amusante chanson de Pierre Vassiliu ?

Qu'est-ce qu'il fait, qu'est-ce qu'il a ?
Qui c'est celui-là ?
Complètement toqué, ce mec-là,
Complètement gaga
Il a une drôle de tête, ce type-là,
Qu'est-ce qu'il fait, qu'est-ce qu'il a ?


L'air et les paroles me sont revenus, lorsque j'ai appris, ce week-end, par la presse, la candidature d'Eric Norel à la prochaine élection législative partielle. Bon, toqué, gaga, je ne me permettrais pas. Mais : Qui c'est celui-là ? oui, je me pose la question. Je ne le connais ni d'Eve ni d'Adam, bien qu'il soit, comme moi, depuis vingt ans à Saint-Quentin. Je ne connais pas non plus tout le monde, surtout pas dans les milieux patronaux, d'où il vient.

Qui c'est celui-là ? Je me le demande, parce qu'une candidature ne tombe pas du ciel, ni ne surgit comme le lapin blanc d'un chapeau de magicien. Bien sûr, tout élection a ses candidats surprise, de dernière minute, y compris au sein des partis les mieux établis. Mais ce sont des exceptions qui confirment la règle, des candidatures marginales ou de simple témoignage. Comme toute activité humaine sérieuse, la politique exige une longue préparation, une présence régulière sur le terrain, des prises de position dans le débat public. Ce n'est pas le cas d'Eric Norel, qui est comme l'enfant qui vient de naître.

Qui c'est celui-là ? Pour le savoir, écoutons-le : il se présente comme un self made man. C'est un homme d'affaires, qui investit et entreprend dans le commerce, les grandes surfaces, la restauration. A Saint-Quentin, son nom est associé à pas mal d'établissements. Mais ça n'en fait pas un homme politique. Si tous ceux qui sont dans sa situation devaient se porter candidat, la liste s'allongerait nettement. Et puis, le business et la politique, ce n'est pas la même chose. A moins qu'Eric Norel ne veuille jouer localement les Donald Trump ou les Bernard Tapie ?

Qui c'est celui-là ? Par rapport au paysage politique, il se présente comme un indépendant, un sans étiquette, un apolitique ... mais de droite. Ah ! je la connais, cette espèce un peu particulière de ceux qui font de la politique tout en n'en faisant pas, qui sont de droite sans en être et qui sont souvent plus à droite que ceux qui en sont ... Ecoutons-le encore : "Je ne suis candidat contre personne". C'est bien gentil, mais en politique, on a toujours des adversaires, et il est bon de savoir lesquels. "Le FN est un vote contestataire. Les gens en ont marre". Non monsieur, c'est un cliché qui traite et qui dédouane l'électorat d'extrême droite. La vérité, c'est que depuis de longues années, le vote frontiste est un vote d'adhésion à un projet nationaliste, autoritaire, xénophobe et anti-européen (les déclarations du candidat sont reprises de L'Aisne nouvelle de samedi dernier).

Qui c'est celui-là ? Il reste une dernière hypothèse, incertaine, mais classique en politique : la candidature d'Eric Norel est téléguidée pour torpiller la droite, lui prendre des voix. Mais qui aurait intérêt à agir ainsi ? Certes, en homme de pouvoir, depuis longtemps dans la carrière, ayant fréquenté les sommets, Xavier Bertrand a dû se faire un paquet d'ennemis, de jaloux, d'envieux. Norel a-t-il des comptes personnels à régler, qui n'ont peut-être rien de politique ? Je ne sais pas, je me hasarde. Je sais seulement que la rancœur et la vengeance sont de puissants ressorts de l'action humaine. Norel annonce sa candidature la veille de la réunion des Républicains qui a investi Julien Dive. Evidemment, on ne peut pas s'empêcher de penser que c'est un indice. Mais les coïncidences existent aussi dans la vie. De toute façon, une candidature isolée, non identifiée ne peut pas franchement gêner la victoire de qui que ce soi : la dynamique électorale est plus forte que tout.

Qui c'est celui-là ? Mais pourquoi j'embête ce brave monsieur Norel avec cette question ? Je n'ai pas le droit de mettre en doute sa sincérité, de lui prêter des arrière-pensées. Nous sommes en République, chaque citoyen est libre de solliciter le suffrage universel, non ? Bien sûr, bien sûr, mais c'est de la théorie, tout ça. En réalité, la plupart des candidats sont présentés par un parti, s'inscrivent dans une sensibilité idéologique, et c'est très bien comme ça. Une candidature à une élection n'est pas une position personnelle. La politique est une activité collective, qui évolue dans une histoire et une géographie, au milieu d'une sociologie et de forces électorales anciennes. Une candidature strictement individuelle, ça n'existe pas. Ou alors ce n'est pas politique.

Il a une drôle de tête, ce type-là ? A la question de Pierre Vassiliu, je laisse répondre Nicolas Totet, dans le Courrier picard : "regard bleu" et "sourire carnassier" d'Eric Norel. A ses côtés, son premier soutien, le célèbre boxeur Jérôme Thomas. Est-ce que ça promet de la castagne ? On a déjà failli avoir, à droite, Pascal Cordier ...

lundi 8 février 2016

Coup de jeune à droite



Thomas Dudebout, conseiller départemental à 27 ans ; Frédérique Macarez, maire de Saint-Quentin à 37 ans ; Julien Dive, investi hier pour les élections législatives à 31 ans : la droite locale a fait le choix du rajeunissement. Nous assistons à un changement de génération dans l'attribution des responsabilités. Démagogie ou intelligence politique ?

Je ne crois pas à la valeur déterminante de l'âge, ni en politique, ni dans la vie. Brassens avait raison : "l'âge ne fait rien à l'affaire ..." Je travaille avec des jeunes, ils ne sont pas meilleurs que les moins jeunes. Le jeunisme de notre société vieillissante m'exaspère : les roucoulades de vieux pigeons devant les tourtereaux sont ridicules. Je ne crois ni à la sagesse du vieillard, ni à la nouveauté de la jeunesse. En politique, ce qui prévaut, ce sont les convictions, pas l'état civil, l'âge des artères ou le stade biologique.

Ceci dit, il est bon qu'un parti politique renouvelle ses troupes, ses cadres et ses candidats. Ce n'est pas un gage de vertu, pas même une garantie de réussite, mais c'est un signe d'avenir. Un jeune peut être aussi con qu'un vieux, mais il est certain, sauf accident, qu'il vit beaucoup plus longtemps. Et dans une activité, telle la politique, qui nécessite de la durée, ce n'est pas rien. La jeunesse n'est pas une qualité morale, mais c'est quand même un atout électoral. François Mitterrand l'avait compris : quand il a fondé le Parti socialiste, il a fait monter des jeunes, pour remplacer les gérontes de la SFIO.

Et puis, il y a une question d'image, dans une société beaucoup plus marquée par l'image, les médias qu'autrefois. Si la vieillesse ne manque pas de ressort ni d'énergie intérieure, l'apparence de la jeunesse renvoie au dynamisme et à l'audace. Dans ce monde qui est le nôtre, c'est à prendre en compte. Pour ma part, je préfère un élève rebelle, même un peu stupide, à un vieux soumis, conformiste, suiveur. La jeunesse est une excuse, pas la vieillesse. L'Histoire aussi le confirme : les grands révolutionnaires de 1789 étaient incroyablement jeunes.

Une autre donnée, c'est l'effet trentenaire, une génération qui a sa culture, ses codes : Dive, Macarez, Dudebout sont de ce monde-là, qui n'est pas supérieur à un autre, mais qui colle bien à notre époque. Moi-même, quinqua, ma culture politique n'est pas la leur, est très datée, appartient aux années 70. La rédaction de ce blog s'en ressent. L'audience est bonne, j'ai la faiblesse de croire que mes billets sont de qualité, mais le succès est d'estime, de curiosité, pas d'adhésion. J'intéresse mais je n'entraîne pas. Car mes réflexes, ma façon de m'exprimer ou de penser ne sont plus ceux d'aujourd'hui. On admire peut-être, mais on sourit en même temps, et ça ne fait pas mes affaires ...

Les trentenaires, eux, apportent quelque chose de nouveau, sont plus réceptifs. La politique autrement, c'est un slogan, mais pour la jeune génération, c'est une aspiration et une réalité. De ce point de vue, Frédérique Macarez nous étonnera et posera un vrai problème à la gauche, beaucoup plus que Xavier Bertrand, encore old school. Les trentenaires sont pragmatiques, ouverts, souples ; mes billets de quinqua sont marqués par l'idéologie, la raideur, une trop grande assurance, une certaine brutalité, une ironie pas toujours bien placée. Il ne faut jamais renier ce qu'on est, surtout lorsque ce n'est pas déshonorant, mais il faut en reconnaître les limites.

Quand Frédérique Macarez dit que son objectif, c'est de "prendre soin des gens", c'est une sensibilité typiquement trentenaire. Il ne me viendrait jamais à l'idée de dire ça, de l'écrire, de définir ainsi l'action politique. Ce n'est pas que j'ai tort ; mais c'est elle qui est dans l'air du temps. Maintenant, sur le fond politique des convictions, rien ne bouge : Dive, Macarez et Dudebout peuvent y mettre les formes, leur engagement reste à droite et le mien à gauche.

C'est pourquoi la gauche locale, à son tour, doit se poser la question de son renouvellement et de son rajeunissement, entre autres questions. La réponse ne la fera pas gagner, mais y contribuera. Sinon, ce sera ajouter une difficulté aux difficultés, déjà nombreuses.

dimanche 7 février 2016

Le sens d'une candidature



En politique, on n'est pas candidat pour être candidat, parce qu'on l'a été ou qu'on vous pousse à l'être, mais parce que votre candidature a un sens. Ce n'est pas la prévision du résultat, toujours incertaine, qui commande, mais le sens de la candidature, le message qu'on adresse aux électeurs, qui doit être simple, univoque, pertinent. Ce soir, la droite saint-quentinoise s'est donnée Julien Dive comme candidat. C'était prévisible. Les mauvais candidats sont les imprévisibles.

Le sens de cette candidature est évident : le rajeunissement, en direction d'une opinion avide de nouvelles têtes. Thomas Dudebout aussi est jeune, mais il est maire-adjoint de Saint-Quentin et conseiller départemental de l'Aisne, ce qui fait déjà beaucoup, et la population n'aime plus le cumul ou le passage d'un mandat à un autre, comme si les élus n'étaient pas satisfaits, voyaient toujours plus grand, plus haut. Que Julien Dive soit maire d'Itancourt n'est pas gênant : il y a même une cohérence entre l'ancrage dans un village et la députation. Pascal Cordier a eu la sagesse de décrocher les gants avant le gong final. Roland Varlet s'est inutilement maintenu.

A l'extrême droite aussi, il y a un sens à la candidature de Sylvie Saillard : l'efficacité. Elle est la plus connue des élus Front national, devenue conseillère régionale. Son nom s'impose donc, sans avoir à chercher plus longtemps. Ils n'allaient tout de même pas mettre leur tête de liste aux élections municipales, Yannick Lejeune, qui ne prend jamais la parole en séance ou bien est carrément absent, au mépris d'ailleurs des électeurs qui l'ont investi.

A gauche, EELV présente Michel Magniez et Mélody Peugniez. Le sens de leur candidature (alors qu'ils auraient pu choisir de s'allier au PS comme aux dernières élections cantonales), c'est la différence : les écologistes ont une offre alternative à proposer à l'électorat, principalement de gauche. On peut regretter qu'il n'y ait pas union, mais chacun est libre, et les rapprochements ne se font ni au dernier moment, ni par des décisions d'appareil, mais par un militantisme commun et ancien, au service de la population, hors échéances électorales.

"Ce qui est terrible dans la vie, c'est que chacun a ses raisons", dit un personnage du film de Renoir, "La Règle du jeu". C'est encore plus vrai dans le jeu politique. Gérard Brunel et Nathalie Bendif-Le Meur sont les candidats du PCF. Le sens de leur candidature, c'est l'esprit Front de gauche, même si celui-ci a pris du plomb dans l'aile ces derniers temps, Jean-Luc Mélenchon désertant. Corinne Bécourt et Olivier Tournay sont eux aussi candidats communistes, mais donnent un autre sens : la ligne PCF maintenu, canal historique. Qui a raison, qui a tort ? Chacun, tout le monde ... Ce sont les électeurs qui trancheront.

A l'extrême gauche, nous retrouverons Anne Zanditenas, de Lutte ouvrière. Le sens de sa candidature, qui a bien peu de chance d'aboutir à son élection, c'est la continuité, la fidélité à des convictions, la patiente préparation de cette révolution à laquelle les militants trotskystes continuent de croire.

Ce soir, quasiment tous les candidats à l'élection législative partielle sont connus, sauf un, et non des moindres : le candidat socialiste. Devant une telle division de la gauche, une telle unité de la droite et une telle montée en puissance du Front national, ses chances de l'emporter sont minces. Mais cette candidature sera un galop d'essai pour l'an prochain, où nous aurons à revoter. Ce sera aussi l'occasion, pour le PS, de se donner un nouveau leader, après la défection de sa tête de liste aux élections municipales, Michel Garand. C'est pourquoi je souhaite que le sens de cette candidature, que nous connaitrons d'ici peu, soit celui du renouvellement et de la reconquête.

samedi 6 février 2016

L'honneur d'un débat



Le débat parlementaire sur la révision constitutionnelle, dont la déchéance de nationalité, s'est ouvert hier à l'Assemblée nationale. L'image qui en est donnée depuis quelques semaines est négative : on a le sentiment d'un gouvernement qui hésite et d'une polémique qui ne sert à rien, mécontentant tout le monde. Il faut sortir de cette fausse impression : ce débat est utile et précieux, pour de multiples raisons :

Si le milieu politique est divisé, ce n'est pas le cas de l'opinion, qui soutient très majoritairement la réforme constitutionnelle. La gauche ne doit avoir que ce paramètre en tête : l'intérêt général, trois mois après un massacre au cœur de Paris, qui a profondément atteint l'ensemble du pays. Les Français n'hésitent pas, le chef de l'Etat et son gouvernement n'hésitent pas, mais la classe politique, oui : la droite se sent obligée d'adopter cette révision, mais elle ne veut pas paraître soutenir François Hollande ; l'aile gauche du Parti socialiste et les frondeurs instrumentalisent le débat pour afficher une fois de plus leur hostilité au gouvernement.

C'est l'honneur du Parlement de soumettre à discussion, négociation, rectification le projet de loi. Que ne dirait-on pas si le texte était imposé d'en haut, sans travail d'amendement ? Ce qui apparaît comme incertitude, virevolte n'est que l'essence et la pratique de la démocratie, qui consiste à corriger et réécrire les textes de loi. Pourquoi s'en étonne et s'en offusque-t-on ? Il faut du temps, mais pas tant que ça : quelques semaines. Il y a des impatiences qui sont bien peu républicaines.

A quoi il faut ajouter la technicité juridique du sujet, qui interroge les normes nationales et internationales (l'apatridie). C'est un débat entre les représentants du peuple, mais aussi entre spécialistes. Et comme il est question du marbre de la Constitution, les prises de décision sont solennelles, n'ouvrent pas droit à l'erreur. Ce n'est pas une simple loi qu'on pourrait, après, modifier ou abroger. Les précautions sont de bon aloi. Pour moi, qui suis contre la déchéance de nationalité étendue aux binationaux (voir billet du 22 décembre), je suis satisfait et rassuré qu'elle s'applique désormais à tous.

La complexité et la longueur du débat viennent enfin de ce que le président de la République doit obtenir une large majorité pour faire passer la révision constitutionnelle, contrairement à un texte de loi ordinaire. Il lui faut élargir sa propre majorité parlementaire, d'autant qu'elle est fragilisée par les attaques des frondeurs et de l'aile gauche. Et puis, il y a le choix politique de François Hollande, dès les attentats : faire bloc, créer du consensus, dépasser le clivage droite-gauche. L'horreur de l'événement exigeait une telle hauteur de vue. Trois mois plus tard, il ne faudrait pas l'oublier : la raison doit continuer dans la durée ce que l'émotion a provoqué dans l'instant.

Il est à souhaiter que la révision constitutionnelle recueille un large assentiment de nos parlementaires. Je crois que nous sommes dans la bonne voie, que les hommes et les femmes d'Etat ont en tête l'intérêt du pays. J'ai confiance en nos grands élus. Ce débat parlementaire, c'est aussi l'honneur de la République, et une réponse au terrorisme, qui ne peut pas être que militaire.