mercredi 1 juillet 2015

On fait quoi ?



Marine Le Pen a déclaré hier sa candidature en Nord-Pas-de-Calais-Picardie pour les prochaines régionales. Plusieurs sondages la donnent gagnante. La droite vient après , la gauche divisée est en troisième position. Pour le moment, c'est la cata. Vous imaginez la région historique du socialisme français, la plus pauvre, la plus ouvrière de notre pays, gérée par l'extrême droite ? C'est à rendre fou, c'est un cauchemar. Sans compter le formidable appel d'air que créerait cette victoire pour son camp, un magnifique tremplin pour sa future candidature aux présidentielles ! Tout cela est abominable.

J'ai trouvé que les réactions des adversaires du FN avaient été hier incroyablement timides dans leur expression, comme s'ils avaient déjà intériorisé la défaite. C'est peut-être simplement un défaut de communication, mais c'est affreux. Aucun d'entre eux n'a sonné le tocsin, dramatisé la situation comme il faudrait le faire, en rappelant que le Front national est un parti xénophobe, extrémiste, dangereux, que son accession à la tête de la nouvelle région serait une honte pour la France, une offense à notre image à travers l'Europe, une plongée dans la crise politique pour les Picards et les Nordistes. Ce que je crains, c'est que les forces en présence, y compris à gauche, n'osent attaquer le FN et Marine Le Pen, pour ne pas froisser son électorat populaire. Si cela était, ce serait une lamentable et désastreuse stratégie, qui se retournerait inévitablement contre ses initiateurs. La guerre contre le FN doit être totale, sa chef doit être désignée comme l'ennemie absolue.

Oui, il faut faire quelque chose, on ne peut pas rester comme ça, les bras ballants, à regarder monter l'immonde marée qui finira alors par nous submerger. Quatre réflexions, qui ne sont pas chez moi nouvelles (mais la politique est une éternelle répétition, comme la pédagogie) :

1- La candidature de Martine Aubry. Oui, je sais, elle ne veut pas, un autre candidat a été désigné, la campagne a démarré. Mais je dis ce que je pense, que beaucoup de socialistes pensent : face à Marine Le Pen et Xavier Bertrand, qui sont des vedettes nationales, il nous faut une vedette nationale, c'est l'évidence, indiscutable. Si la situation n'était pas aussi dramatique, je ne dirais pas non à Pierre de Saintignon, un bon candidat. Mais la situation est dramatique, et Martine Aubry est meilleure, parce qu'elle a la notoriété et l'image pour elle, qui seront indispensables dans une bataille qui sera bien sûr de terrain, mais aussi hyper-médiatique.

Mais Martine ne veut pas ? Non, la politique ne consiste pas à savoir si on veut ou non, si on a envie ou pas : ce n'est pas une question de désir, mais de devoir, surtout lorsqu'on a atteint un certain niveau de responsabilité, qu'on est une personnalité dans l'histoire contemporaine de la gauche. Le matin, quand je vais au boulot, ou même dans mes activités associatives, est-ce que je me laisse aller à mes petites envies, est-ce je me demande si je veux ou si je ne veux pas, à la Zanini (je vous laisse rechercher le sens de cette référence ...) ? Bien sûr que non : je vais, je fais, parce que c'est mon devoir, parce que je me suis engagé, parce que j'ai des comptes à rendre. La seule question valable, c'est de savoir si ce qu'on fait est utile ou pas. La candidature de Martine Aubry en tête de liste régionale de la gauche est plus qu'utile, elle est indispensable.

2- L'union PS-Verts. Elle est évidente et indispensable elle aussi, et dès le premier tour. Au second, ce sera trop tard, l'extrême droite aura creusé la distance, irrattrapable, et la gauche divisée en trois listes sera dans le trou. Mais les écolos ne veulent pas, ou alors seulement derrière leur tête de liste ? C'est bien sûr leur droit de concourir seuls. Mais quelle responsabilité si le FN s'emparait de la région ! Il ne faut pas jouer avec le feu, tout le monde finit par s'y brûler.

Une tête de liste écolo est-elle possible ? Tout est toujours possible, et chacun doit mettre de l'eau dans son vin et faire un pas vers l'autre, pour se rassembler. Mais le seul argument en faveur de ce cas de figure, ce serait la capacité de Sandrine Rousseau, EELV, à rallier à la liste de gauche unie le Front de gauche. Or, je n'y crois pas. A la différence des Verts, les communistes n'ont jamais participé aux gouvernements de François Hollande et contestent depuis le début sa politique. Ce qui n'est pas la situation d'EELV. L'union avec ces derniers est donc possible, mais difficile, pour ne pas dire impossible avec le PCF. Une candidature de Martine Aubry réglerait d'ailleurs le problème, personne n'osant alors contester un tel leadership. Quoi qu'il en soit, c'est l'union ou la mort !

3- Le Front républicain. J'ai toujours été un farouche partisan de cette formule politique, dans n'importe quelle élection, quel qu'en soit le candidat. Pourtant, elle est très décriée, par presque toute la droite et par beaucoup à gauche. Mais il faut avoir les idées claires : un républicain, qu'il soit de gauche ou de droite, sera toujours un républicain, et avant d'être socialiste, je suis républicain, parce qu'historiquement, la République a précédé le socialisme, et que celui-ci est contenu dans celle-là. Pour moi, entre un républicain, même conservateur, et un facho, même dans sa version adoucie, il n'y a pas photo, je n'hésite pas une seconde : je choisis, les yeux fermés, le républicain contre le facho. Pas question de les renvoyer scandaleusement dos-à-dos.

Le Front républicain, c'est l'engagement de voter, au second tour, pour le candidat républicain arrivé en premier, quel qu'il soit, contre le candidat d'extrême droite. Ce n'est pas un arrangement électoral, on ne négocie rien du tout, il n'y a pas de places à prendre : c'est une pédagogie, un signal lancé à l'électorat (qui en a bien besoin), la stigmatisation officielle du FN, "un parti pas comme les autres, un parti pire que les autres", selon l'excellente formule de Xavier Bertrand.

4- La mobilisation de la société civile. Dans la terrible bataille qui a commencé, qui va s'intensifier à la rentrée, il serait inconcevable que le monde culturel, les réseaux associatifs, les organisations d'éducation populaire ne s'engagent pas, ne donnent pas de la voix, restent spectatrices. Car elles seront les premières victimes d'une région qui basculerait à l'extrême droite, c'est-à-dire dans l'aventure. Le combat à venir est trop crucial pour le laisser aux seules forces politiques.

Il faut saluer la trentaine de manifestants qui, hier, avec sifflets et casseroles, sont venus signifier à Arras leur hostilité à la candidature Le Pen. Mais la contestation ne pourra pas bien longtemps se contenter d'une degré aussi minoritaire, et casseroles et sifflets ne suffiront pas : c'est toutes les forces qui refusent l'extrême droite dont on attend la mobilisation.

Je ne sais pas dans quel cadre cette mobilisation de la société civile pourrait se faire (un cadre, c'est toujours bien utile) : SOS racisme, LDH, LICRA, MRAP ou autres, les structures ne manquent pas. Après, il faut la volonté, la persuasion : et là, ce n'est jamais gagné ! Je lance ce soir un petit appel, au-delà évidemment des clivages politiques, je repose cette question un tantinet angoissée : contre la montée de l'extrême droite dans notre région et sa possible victoire, on fait quoi ?Demain, il sera trop tard.

mardi 30 juin 2015

La seconde mort de Fernandel



Il ne m'est pas facile de vous parler de Charles Pasqua. La disparition d'un homme oblige à l'éloge. Or, quand on est de gauche, Pasqua était l'adversaire absolu, l'incarnation parfaite de l'homme de droite. Certes, avec le temps, l'âge, les responsabilités gouvernementales, le personnage s'était arrondi, assoupli, bonifié, au regard de la gauche. Il est devenu un peu plus fréquentable, tout en restant un homme de droite qu'on aime à combattre, dont les propos et les propositions font réagir. Bien sûr, il y aura toujours, à mes yeux en tout cas, une distance infinie entre la droite et l'extrême droite, les républicains et les fascistes, Pasqua et Le Pen, qui fait que je peux estimer le premier sur certains points, alors que je rejette totalement le second.

Même après ces préventions, l'image du Pasqua d'origine, celui des années 70, demeure, pour la gauche, négatif. Il y avait autour de lui une odeur de soufre et de pastis, qui est longtemps restée. C'est d'ailleurs pourquoi les hommages de ce côté-là, hier soir et aujourd'hui, ont été limités, retenus, prudemment officiels. Charles Pasqua était pour la gauche, au début, ce que Georges Marchais était pour la droite : une sorte de diable. Ils se ressemblaient un peu l'un et l'autre : visage marqué, traits creusés, regards furibards, sens de la répartie, ton gouailleur. Pasqua faisait d'autant plus peur qu'il était un homme de l'ombre, une éminence grise, un conseiller occulte, de ceux qui tirent les ficelles dans la coulisse. Quand il apparaitra dans la lumière des ministères, l'inquiétude se dissipera un peu.

Charles Pasqua était d'autant plus rejeté par la gauche qu'il était un homme de droite ne ressemblant pas à un homme de droite. Au moins, avec Giscard le grand bourgeois et Chirac le technocrate aux dents longues, les choses étaient claires et rassurantes. Avec le représentant de commerce de chez Ricard, qui avait des allures d'homme du peuple, c'était plus embêtant, même si, pour l'intellectuel de gauche, le profil demeurait répulsif.

Autre gêne, classique : Pasqua faisant d'autant plus peur qu'il faisait rire. D'instinct et d'expérience, nous savons qu'il faut se méfier des comiques en politique, qui ne le sont jamais autant qu'ils ne le laissent paraitre. Il y avait, au physique comme au moral, du Fernandel chez Pasqua, ce qui est assez original. Dans la classe politique, ils ne sont pas nombreux avé l'accent, Jean-Claude Godin (dans un tout autre genre) et lui.

Trois lettres, un peu oubliées aujourd'hui, qualifiaient et condamnaient Charles Pasqua, dans l'esprit de la gauche : SAC. Quand on les avait prononcées, on avait tout dit. Le Service d'Action Civique, c'était les coups tordus, les sales affaires, la violence organisée, tout cela réel ou fantasmé. En ces années 70, Pasqua était le SAC, et le SAC était Pasqua. Après, ce n'était guère mieux : un homme d'ordre et d'autorité, forcément premier flic de France une fois au pouvoir, un anticommuniste, un anti-européen. Tous les thèmes les plus traditionnels de la droite se retrouvaient sur son nom.

J'aurais pu moi aussi, au jour de sa disparition, en rester à un silence de prudence, ne pas rappeler ce que chacun sait. Mais une première raison me pousse à parler de Charles Pasqua, en positif, si l'on veut : il est le témoin, l'un des derniers acteurs d'une période politique révolue, d'une génération qui disparaissait, celle qui est entrée en politique après guerre, qui a participé à la Résistance, qui a affronté la mort, qui a connu les guerres coloniales, qui a fait ses classes dans les années 50 et 60. Aujourd'hui, il n'y a plus guère de tempérament à la Pasqua parmi nos politiques, et je crois que c'est dommage. Charles Pasqua était d'une époque où le langage était vif, dru, brutal, et pas aseptisé, formaté, médiatisé comme maintenant.

Pasqua est l'homme qui nous dit aussi, à travers son action, et bien malgré lui, que la politique ne sera jamais une activité d'enfants de chœur, qu'elle contient inévitablement une part de violence, de cynisme, ce que notre société devenue puritaine, psychologisante et moralisatrice, refuse de voir, qu'elle refoule avec peine. Pasqua est celui qui nous rappelle que la politique, c'est mettre les mains dans le cambouis, quand il faut combattre les tueurs de l'OAS ou les terroristes d'extrême gauche. Si on veut garder les mains blanches, il faut être pianiste, prêtre ou universitaire, pas homme politique. En ce sens-là, Charles Pasqua était un homme vrai, comme il n'en existe plus guère.

Le deuxième regard positif que je porte sur lui, c'est la fidélité à ses convictions, attitude rare en politique, qui n'est souvent qu'un tournoiement opportuniste, un jeu de toupies. Pasqua a construit le RPR, mais quand il a vu que son parti tournait le dos à ses idées fondatrices, sur l'Europe, il l'a quitté, il a ressuscité le défunt RPF, pour ranimer une flamme gaulliste qui avait disparu. C'est son grand combat, en compagnie de Philippe Séguin, contre le traité de Maastricht.

De ce point de vue, le parcours de Charles Pasqua est analogue à celui, à gauche, de Jean-Pierre Chevènement, lui aussi fondateur d'un parti, le PS d'Epinay, qu'il a quitté quand celui-ci a commencé à devenir social-démocrate pro-européen. J'ai de l'estime pour ces hommes de convictions, qui auraient pu l'un et l'autre rester au chaud dans leur organisation respective, au lieu de se lancer dans l'aventure incertaine d'une nouvelle et petite formation. Mais leurs convictions ont prévalu.

Dernier clin d'œil, à la Pasqua : j'ai dit que cet homme me faisait penser à Fernandel. Hier soir, sur la chaîne D8, repassait "Le Petit Monde de Don Camillo", célèbre film de Julien Duvivier, où le curé joué par Fernandel combat le communiste Peppone, tout en fraternisant avec lui. Il en va sûrement ainsi, pour l'éternité, entre Charles Pasqua et la gauche.

J'ai appris aussi, hier, aux informations, que ce terrible monsieur Pasqua était un grand croyant, que ce diable d'homme était un fidèle de Dieu. C'est la part secrète qu'il emporte avec lui, peut-être la meilleure. Sa véritable part d'ombre est sans doute dans cette lumière. Nos hommes publics ne sont pas forcément ce qu'on croit et ce qu'on voit, mais bien supérieurs, comme sûrement chacun d'entre nous.

lundi 29 juin 2015

Shocking ?



Avez-vous remarqué que le mot "choqué" est de plus en plus souvent utilisé autour de nous ? A chaque jour sa question "choquante" ... On pense inévitablement au fameux "shocking", qui illustre chez nos amis anglais, dans les milieux aristocratiques, la réaction outrée de la bien-pensance. Ou bien à l'expression française "choquer le bourgeois", qui désigne une provoc volontaire pour déranger le conformisme ambiant. Aujourd'hui, les aristocrates n'existent plus vraiment et les grands bourgeois se cachent.

Mais il reste l'immense armée de la petite bourgeoisie, les classes moyennes, comme on dit. C'est avec elle, culturellement hégémonique, que le terme "choqué" a repris de la vigueur et s'est répandue dans les médias et un peu partout. En ce qui me concerne, n'adhérant pas à cette culture dominante, je ne me sens "choqué" par rien : je peux être d'accord ou pas d'accord, ou bien indifférent, mais jamais "choqué". Le regain et la valorisation de ce mot résultent du mélange de morale et de psychologie qui est au cœur de la mentalité petite-bourgeoise.

La question "choquante" du jour (puisque chaque jour a la sienne) était la suivante : avez-vous été "choqué" par l'expression "guerre de civilisation", employée par Manuel Valls, à la suite du dernier attentat terroriste en France ? Vous remarquez, et c'est un principe général, que les questions "choquantes" portent moins sur des décisions, des idées, des actes que sur des paroles. Là, c'est la formule "guerre de civilisation" qui a suscité l'émoi et "choqué" certains.

Comme tout ce qu'on considère aujourd'hui comme "choquant", cette expression n'a rien de "choquante" en soi. D'ailleurs, la plupart des Français n'auront probablement pas compris qu'on puisse polémiquer là-dessus toute une journée ! Sans compter tous ceux de nos concitoyens qui ignorent ce que cette formule veut véritablement dire : c'est quoi, exactement, une "guerre de civilisation" ? Combien savent qu'elle renvoie au titre d'un livre d'un penseur américain, "Le Choc des civilisations", de Samuel Huntington, paru en 1997 : l'expression est devenue, depuis, assez courante dans le vocabulaire des intellectuels réactionnaires, pour qualifier une incompatibilité entre principalement la civilisation chrétienne et la civilisation musulmane. Je ne partage pas du tout ce point de vue, mais je ne suis pas "choqué" qu'on puisse le défendre, quand on y adhère.

Mais pourquoi notre Premier ministre de gauche a-t-il repris un terme qui est privilégié par la droite ? Parce que Manuel est un malin, pas né de la dernière pluie : comme Sarkozy en son temps a récupéré certains mots de la gauche pour élargir son assise électorale et parvenir au pouvoir, Valls tente de faire la même opération avec des slogans de droite, qu'il s'approprie. C'est purement tactique, ça ne préjuge d'aucun retournement idéologique, pas plus que Sarkozy n'est passé à gauche lorsqu'il a fait référence à Jean Jaurès. D'éminentes personnalités de droite se sont aujourd'hui félicitées que le Premier ministre utilise cette expression : il ne leur faut pas grand-chose !

Comme Manu est malin, après avoir donné à manger à la droite, il a câliné sa gauche : "choc des civilisations" ? Mais non, vous n'y pensez pas ! Sa "guerre de civilisation" est au singulier, là où Huntington l'employait au pluriel. Ca change presque rien dans les mots, ça change presque tout dans l'idée. Décryptage : Valls, selon ses propres explications, n'a pas voulu opposer la civilisation occidentale chrétienne à la civilisation arabo-musulmane, mais la civilisation en général, sous toutes ses formes, à la barbarie terroriste.

Ouf ! La gauche morale n'est peut-être pas complètement convaincue par le distinguo, mais elle n'est plus "choquée", elle est rassurée, et c'est l'essentiel. Comme quoi un S, présent ou pas, peut tout changer. Mais le philosophe Pascal nous en avait déjà averti : "le nez de Cléopâtre aurait été plus long, la face du monde en aurait été changée". Car être "choqué", c'est aussi avoir la passion des formes et des détails.

dimanche 28 juin 2015

Génération PIF



Ce billet dominical ne s'adresse qu'aux lecteurs de mon âge, qui ont aux alentours de 55 ans. Les autres peuvent vaquer à leurs occupations. Désolé, c'est une question de génération : il faut avoir été pré-adolescent au début des années 70 pour pouvoir comprendre ce qui va suivre. Quelques années seulement, pour ceux de cette génération, ont été déterminantes pour saisir ce qu'ils sont aujourd'hui, pour connaitre leur morale, leur psychologie. Et un magazine, PIF.

Jeudi dernier, j'ai interrompu mon travail de bénédictin (la correction des copies du bac) pour me précipiter chez mon marchand de journaux : la radio venait de m'annoncer une grande et belle nouvelle, PIF était revenu, après tant d'années d'absence. Le dernier vrai numéro, c'était en 1974, ce qui fait un bail. Depuis, il y a eu quelques reparutions, sous forme de numéros spéciaux. Mais j'ai été cette fois déçu : quoi, PIF, c'est donc ça, ce gros recueil de BD pour gamins ! Quand j'étais enfant, je ne me souviens pas avoir été aussi enfant. Et la présence, dans ce Super PIF (couverture en vignette), de Rahan et de Corto Maltesse, ne sauve pas la mise. Vais-je à mon tour céder au stupide "c'était mieux avant" ?

Revenons au premier PIF, le vrai, l'indépassable, l'inoubliable : ce magazine n'était pas pour les ados (à 15 ans, je lisais des trucs de grands), ni pour les enfants (à 10 ans, j'étais plongé dans le Journal de Mickey), mais à la charnière de ces deux âges. C'est dans l'année de mes 12-13 ans que j'ai été fidèle à PIF, qu'il m'a marqué, je pourrais presque dire éduqué. Parce qu'à côté des traditionnelles BD enfantines, il y en avait d'autres beaucoup plus sérieuses. Cinq personnages ont particulièrement imprégné mon esprit d'alors (et de maintenant ?) : Rahan, le Grêlé 7-13, Teddy Ted, Docteur Justice et Corto Maltese. Et puis, bien sûr, le fameux gadget sous la couverture en plastique.

Quand j'y réfléchis aujourd'hui, je me dis que la lecture de PIF a inculqué à notre génération essentiellement trois valeurs : justice, courage, curiosité. Rahan, mon préféré, c'est l'homme qui fait régner la justice à une époque sans justice, la Préhistoire. Le Grêlé 7-13 m'émeut tout spécialement parce qu'il a été oublié (je me demande si je ne suis pas le seul à m'en souvenir !) : c'était un jeune Résistant contre la barbarie nazie (7 taches de rousseur sur une joue, 13 sur l'autre, qui constituaient son nom de code). Teddy Ted, c'était le cowboy, donc le justicier. En ce début des années 70, le western était passé de mode au cinéma, mais très présent dans la toute nouvelle télévision : la lutte des bons contre les méchants, toute une génération a été favorablement impressionnée par ce schéma utilement réducteur. Docteur Justice, son nom parle de lui-même ! C'était le justicier moderne, une sorte de french doctor versé dans l'humanitaire et pratiquant le karaté (ou le judo, je ne sais plus). Corto Maltese, il faut le mettre à part : c'était un personnage mystérieux, que je n'allais vraiment comprendre que beaucoup plus tard.

Ce temps-là, c'était celui des héros (et pas des super-héros, américains, de pacotille) : des héros authentiques, ou présentés comme tels, des hommes forcément courageux, justes, qu'on avait envie de suivre, d'imiter. Quelques années plus tard, j'abandonnais PIF (qui d'ailleurs a cessé de paraitre quand j'ai cessé d'être un enfant) pour m'intéresser à la politique : le socialisme, la gauche, pour moi, c'était quoi ? La liberté, la solidarité, la laïcité, l'égalité ? Oui, si l'on veut, mais c'était surtout, c'est resté jusqu'à aujourd'hui, d'abord et avant tout, la JUSTICE. Je le dois en partie à l'héritage de PIF.

Ces années-là, nous étions trop jeunes pour comprendre Mai 68, trop complexe. Un événement beaucoup plus important a frappé notre génération : l'homme sur la Lune. Tout devenait possible, tout était à conquérir : voilà la morale de cette génération. C'est pourquoi, après la justice et le courage, j'inscris la curiosité dans la vertueuse trinité des quinquagénaires. C'était la découverte du gadget, toujours surprenant, toujours intéressant, souvent instructif, même quand il était parfois bébête. Encore aujourd'hui, je me surprends à être curieux de tout. Merci PIF !

Vais-je en conclure que les générations actuelles, à défaut de PIF, sont moins vertueuses ? Sûrement pas ! Mais, comme le dit la publicité, "nous n'avons pas les mêmes valeurs". Il se trouve que mon métier d'enseignant, prof de philo, me permet sans doute mieux que quiconque d'appréhender les jeunes générations et les trentenaires, que j'ai eus pour élèves il y a 15-20 ans. La justice, ce n'est plus trop leur souci : ils me disent souvent que "la justice n'est pas juste" (ce qui me fait évidemment bondir). Et puis, ils rejettent en général la politique (qui s'articule autour de l'idée de justice). Le courage, ça ne signifie plus rien pour eux : il faut être cool, zen, pas courageux. Quant à la curiosité, ils n'en ont pas besoin : l'internet leur apporte tout, sans qu'ils aient besoin de recherches et de conquêtes.

En revanche, les jeunes communient fréquemment à trois valeurs que nous ne mettions pas, en notre temps, en avant : respect, sincérité, différence. Le respect, nos jeunes n'ont que ça à la bouche ! Dans les années 70, nous étions irrespectueux, et c'était tellement bon ! Jamais nous n'invoquions le respect, pour nous-mêmes ou pour les autres. La sincérité, je ne me suis jamais posé de questions sur elle : encore aujourd'hui, je me moque de savoir si quelqu'un est sincère ou pas, pourvu qu'il soit juste (mes élèves ne cessent, eux, de condamner l'hypocrisie). Quant à la différence, elle est le thème récurrent des copies de dissertation : "nous sommes tous différents, chacun est unique, etc", j'y ai droit presque à chaque fois ! De cet éloge de la différence découle l'absence de modèles, de héros, d'hommes supérieurs, comme dirait Nietzsche : la différence donne à chaque individu une valeur absolue, qui empêche toute comparaison, toute hiérarchie. Du coup, j'ai l'air ridicule dans mon culte de Rahan, 7-13, Teddy Ted, Doc Justice ou Corto Maltese.

Ce generation gap, comme disent les Américains, il y en a un, quinqua comme quoi, idem lecteur de PIF, qui l'a très bien analysé dans son roman "Les Particules élémentaires", Flammarion, 1998, chapitre 6. Michel Houellebecq a lui aussi admiré Rahan, mais surtout un autre héros, Loup-Noir, que j'ai complètement oublié, qui ne me dit rien du tout. Comme quoi il faut se méfier des reconstructions de la mémoire, 40 ans plus tard. Houellebecq explique que PIF, c'était une application de la morale de Kant : liberté, bonne volonté, raison. Oui, sans doute, mais alors je suis embêté, parce que je ne me sens plus kantien depuis bien longtemps. En revanche, depuis longtemps, je me rattache à Nietzsche, qui irrite énormément Houellebecq. Voilà une divergence de fond chez les quinquas ! Mais ceci est une autre histoire ... Je retourne à mes copies, je fais des pauses en feuilletant le dernier PIF. Les moins de 50 ans et les plus de 60 ans peuvent reprendre la lecture de ce blog. Bon dimanche.

samedi 27 juin 2015

La tête coupée et l'homme tranquille



Le crime terroriste commis hier en Isère aura, à mon avis, un impact aussi grand dans l'opinion publique que l'attentat de janvier contre Charlie-hebdo. Un identique sentiment d'horreur est éprouvé : une première fois, parce que de paisibles dessinateurs ont été froidement assassinés ; une seconde fois, parce que le corps d'un homme a été décapité. Il y a l'abomination des faits, mais il y a aussi l'effet dans nos imaginations. Tenter de faire exploser une usine et tuer quelqu'un, c'est une chose ; séparer la tête d'un corps en est une autre, beaucoup plus traumatisante.

Pourtant, hélas, la décapitation est une pratique régulière dans l'histoire de l'humanité. Sous l'Antiquité, on la réservait aux nobles (les esclaves étaient crucifiés). Pendant la Révolution française, la foule promenait joyeusement des têtes au bout des piques. De la façon la plus légale, la République française, il y a encore 40 ans de cela, guillotinait. Aujourd'hui, trancher la tête d'un homme nous parait, à juste titre, comme le comble de la barbarie (c'est aussi pourquoi le retour à la peine de mort n'a jamais fait débat en France, nonobstant le climat d'insécurité et la progression de l'extrême droite).

La civilisation, c'est le respect de l'intégrité du corps humain. Toute amputation crée le dégoût et le scandale. Cette évidence n'a pas toujours été partagée : dans la civilisation chrétienne du Moyen Age, les corps des saints, quoique sacrés, étaient volontiers démembrés, tête comprise, pour alimenter les reliques éparpillées dans de multiples sanctuaires. Aujourd'hui, nous pratiquons la crémation sans nous offusquer, alors que passer un corps au feu et le réduire en cendres pourraient être perçus comme la dernière offense.

Le grand scandale de cette décapitation a une autre cause : elle a été perpétrée par un homme décrit comme tranquille, sociable, bon voisin, bon père, inimaginable en terroriste et en tueur. Mais là encore, c'est une réaction d'époque, marquée par la morale et la psychologie : le tempérament paisible et discret nous semble incompatible avec la pulsion de cruauté ; la politesse ordinaire nous parait contradictoire avec un profil d'assassin. Nous sommes stupéfaits, incrédules et horrifiés parce que nous vivons, en ce début de troisième millénaire, dans une société apaisée, protégée, policée. Il suffirait de remonter 70 ans en arrière, c'est tout près dans l'échelle du temps, pour comprendre que la barbarie est aussi un phénomène bien de chez nous, que nous avons connu et pratique pire, sans commune mesure.

Ce tueur tranquille nous trouble, parce que c'est un amateur, qui n'est heureusement pas allé jusqu'au bout de son terrifiant projet, parce qu'il n'est pas mort en martyr, comme le prescrit sa croyance de dément, parce qu'un simple pompier a mis un terme à sa folie meurtrière. Nous sommes troublés parce que le même jour, le sang a coulé, pour d'aussi terribles raisons, au Koweit et en Tunisie, comme s'il s'agissait d'une planification de la terreur, sur laquelle on ne peut pas pour le moment se prononcer.

De l'autre côté de la Méditerranée, c'est un autre homme tranquille qui a semé l'épouvante : jeune, en pantacourt, avec un parasol sous le bras, traversant une plage bourrée de touristes ... pour tirer aveuglément sur des vacanciers qui bronzent ou se baignent. Le terroriste moderne est un homme ordinaire : c'est le voisin du coin, le collègue de travail, l'ami d'enfance ... Il va falloir un sacré moral collectif pour affronter cette terreur-là.

Islamo-fascisme, disent certains. C'est une formule, et les rapprochements historiques valent ce qu'ils valent. Mais je ne ferais pas le parallèle avec les fascistes italiens ou les nazis allemands. Ces terroristes qui se réclament de l'Islam et qui veulent détruire le monde me font plutôt penser aux nihilistes russes de la fin du XIXe siècle, qui posaient des bombes : un mélange de furie mystique et de rage de mort.

A cette différence que les nihilistes d'aujourd'hui s'appuient sur un embryon d'Etat, un territoire, Daesh, que quelques missiles nucléaires feraient disparaitre en un clic, si nous le voulions. Drôle de guerre, donc, entre eux et nous : ils sont battus d'avance, notre supériorité militaire les écrase absolument, il ne leur reste qu'une seule arme contre nous, la peur, que nous inspirent des hommes tranquilles qui coupent des têtes ou tirent dans la foule.

vendredi 26 juin 2015

Lamentable Europe des nations



Le Conseil européen a donné la nuit dernière un triste spectacle, indigne d'une grande puissance : il a repoussé l'idée de quotas obligatoires qui permettraient de répartir dans tous les pays les migrants qui demandent refuge sur notre continent. L'Europe est en train de vivre une tragédie à ses frontières, et elle se montre incapable de proposer une solution ! Pour l'européen fervent que je suis, c'est une attitude lamentable.

Le pire, c'est l'hypocrisie : les migrants seront accueillis, c'est écrit, mais chaque pays restant libre de faire comme il veut, sans rien de contraignant, c'est comme si rien n'avait été écrit ! Cette façon de procéder est détestable ; elle me rappelle les réunions de parti, où l'on pinaille sur les virgules, où l'on fait dire aux mots n'importe quoi, où l'on se retranche derrière les déclarations d'intention, où les textes sont rédigés afin de faire plaisir à tout le monde, où l'on veille à ne pas froisser les susceptibilités, où l'on discutaille des heures sans déboucher sur quoi que ce soit, où l'on se retrouve au degré zéro de la volonté politique. Voilà notre pathétique Europe !

Si la grande et riche Europe, première puissance commerciale au monde, l'une des plus anciennes et des plus brillantes civilisations dans l'histoire de l'humanité, n'est pas capable d'accueillir 40 000 demandeurs d'asile, sur un territoire de 500 millions d'habitants, c'est qu'elle n'est capable de rien. Matteo Renzi a eu raison de pousser un coup de gueule contre cette Europe-là, incapable de la solidarité la plus élémentaire. Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, a eu raison aussi de dire que "l'Europe n'est pas à la hauteur des ambitions qu'elle proclame en toute occasion".

A qui la faute ? Comme toujours en politique, ce ne sont pas les hommes qui sont à incriminer, mais les structures. Qui est responsable de cette impuissance ? L'Europe des nations ! Croire qu'on peut se mettre d'accord, unanimement, à 28 pays, c'est impossible, c'est une illusion. L'Europe ne peut pas être une conjonction d'Etats nationaux dont chacun défend ses intérêts particuliers. L'Europe est fédérale, supranationale ou n'est pas. Il faut que chaque pays renonce à des parts de souveraineté : il n'y a pas d'autre solution, ou alors nous sommes dans le mensonge. L'Europe des nations, c'est la fausse Europe, c'est la pseudo-Europe, c'est l'anti-Europe.

Cette déplorable séquence a le mérite de bien poser les responsabilités de chacun, de débusquer les postures européennes sans contenu, de s'interroger sur l'avenir et l'identité de notre Europe. Depuis la calamiteuse victoire du non au Traité constitutionnel européen il y a 10 ans, le chauvinisme est dominant en France. Quelle Europe voulons-nous ? Celle qui se contente de calibrer la taille des tomates ou de réglementer les jeux d'enfants ? Très peu pour moi ... Ou bien l'Europe qui se dote d'institutions fédérales, qui avance progressivement vers un Etat et une Constitution européenne, qui prend des décisions politiques, qui sauve les migrants qui s'adressent à elle ?

Au moins la minable réunion d'hier soir aura-t-elle involontairement exercé une forme de pédagogie : elle montre que tous ceux, nombreux, qui prétendent que la France est dirigée par Bruxelles, que nos lois sont désormais européennes, que ceux-là sont des menteurs et des imposteurs. J'aimerais tellement que l'Europe ait un pouvoir de contrainte ! Hélas, ce n'est pas le cas, les migrants continueront à venir et à mourir, sans qu'aucun pays européen ne soit obligé à rien, sinon à compatir sans jamais agir. Un pouvoir qui n'a pas de dimension contraignante n'est pas un pouvoir.

jeudi 25 juin 2015

L'AMF est tombée sur la tête



L'Association des Maires de France (AMF) vient de dévoiler aujourd'hui une multitude de mesures prétendument en faveur de la laïcité. Elles sont toutes plus consternantes les unes que les autres. J'en passe quelques-unes en revue, avec leur vice afférent :

1- La confusion entre tradition et religion : l'AMF veut interdire les soirées de fin de Ramadan ou les bénédictions de bateaux organisées par certaines municipalités. La plupart de ces manifestations sont fort anciennes et font plus partie de la sphère culturelle, ludique et conviviale que de l'exercice cultuel ou clérical d'une religion. De même, l'AMF veut proscrire les crèches dans les halls de mairie, innocent motif décoratif qui renvoie plus à la fête qu'à l'expression de la foi.

2- La tentation autoritaire : avec le retour de l'uniforme dans les établissements scolaires, mesure d'un autre temps, complètement déphasé de notre société, et hypocritement égalitaire (ça ne change rien fondamentalement aux différences sociales, ça ne règle aucun problème). Bien sûr, ce n'est pas la discrète croix chrétienne qui est visée, mais le voile qu'on dit (abusivement) islamique.

3- La restriction des droits : l'AMF propose de supprimer les autorisations d'absence dont bénéficient les fonctionnaires pour les fêtes religieuses non chômées. Nous sommes en pleine régression !

4- Les signes négatifs envers nos compatriotes de confession musulmane : plus de repas adaptés dans les cantines, interdiction du voile dans les crèches et pour les assistantes maternelles.

5- J'ai gardé le plus ridicule, mais le plus révélateur pour la fin : l'AMF veut interdire aux sportifs de faire le signe de croix avant les matchs ! Oui, vous avez bien lu, je n'invente rien. C'est une stupéfiante atteinte à la liberté et à l'intimité des comportements. Jusqu'à présent, ces gestes de foi ou de superstition, comme on voudra, ne dérangeaient absolument personne, faisaient sourire quelques-uns et laissaient indifférents tous les autres. Et bien non, l'AMF veut réglementer là-dessus.

J'espère qu'aucun des points de ce scandaleux programme, liberticide, autoritaire, discriminatoire, laïque à la sauce FN, ne verra le jour. Les Maires de France feraient mieux de s'occuper de leurs finances locales, de proposer des pistes d'économies, d'organiser intelligemment la réforme des rythmes scolaires au lieu de nous pondre de pareilles crottes.