jeudi 29 janvier 2015

Pomponophobie



Ces dernières années, les phobies de toute sorte se sont développées dans la population française. A mon travail, au lycée, il y a aujourd'hui des cas de phobie scolaire, qui n'existaient pas quand j'ai commencé dans le métier. On parlait simplement de fainéantise, paresse, école buissonnière, séchage de cours : nous ne savions pas alors qu'il s'agissait de véritables maladies, de phobies. Le mal a même frappé les sommets de l'Etat, où un ministre a vu s'interrompre une belle carrière à cause de sa phobie administrative, qui l'avait conduit à ne pas remplir correctement sa déclaration fiscale.

Je vais vous faire une confidence : à mon tour, j'ai découvert en moi une phobie, que j'ai longtemps ignorée, que j'aimerais maintenant vous faire partager. Peut-être en êtes-vous aussi affectés ? Je l'appelle la pomponophobie, c'est-à-dire la phobie que provoque en moi la vue des bonnets à pompon. Ce n'est pas une plaisanterie. Rit-on de ceux qui ont la phobie des araignée, petits animaux inoffensifs et utiles, qui pourtant déclenchent chez certains de puissantes répulsions ? Moi, ce sont les bonnets à pompon que je ne supporte pas.

Or, il se trouve que la mode revient, vous l'avez remarqué, de les porter. Mes élèves en ont souvent sur leur tête, de même que beaucoup de passants dans la rue. C'est cet engouement récent qui m'a fait comprendre que le bonnet à pompon me mettait en souffrance, comme on dit aujourd'hui (le bonnet a toujours existé, mais la multiplication des pompons est récente). Dès que j'en croise un, je fais un point de fixation dessus. Ce qui n'arrange pas les choses, c'est que les pompons ont grossi au fil du temps, par rapport aux décennies passées : je me demande même si une sorte de rivalité, de concurrence ne s'est pas établie pour savoir qui aura le plus gros. Bref, je ne peux pas échapper au phénomène.

J'ai bien sûr essayé de comprendre pourquoi j'étais atteint par cette phobie, qui n'est pas complètement irrationnelle. Comme bien souvent, il faut remonter à l'enfance, au traumatisme originel, car il y en a un : ma famille, dans les années 1960-1970, me forçait à porter des bonnets à pompon, ce dont j'avais horreur. Avec ça sur la tête, je me sentais profondément ridicule, humilié. Sur le chemin de l'école, je rangeais vite fait l'infâme couvre-chef dans mon cartable. Mais j'ai dû essuyer quelques cruelles risées auprès de mes camarades de classe, qui expliquent ma présente phobie. A l'époque, il y avait pire que le bonnet à pompon : la cagoule à pompon. Je suis aussi passé par cette épreuve-là.

Mais qu'est-ce qui m'horripile tant dans le bonnet à pompon ? Je crois, à bien y réfléchir, que c'est l'inutilité de cet appendice, de cette protubérance qui prolonge sans raison, sans fonction, le bonnet. Pour tout dire, le pompon fait clown, on dirait que le bonnet est une sorte de déguisement. Ce qui d'ailleurs justifierait l'engouement actuel : notre société raffole du déguisement, j'ai déjà eu l'occasion de vous en parler dans un assez récent billet.

Ceci dit, l'explication est insuffisante : il y a pas mal de choses dans mon environnement qui ne servent à rien et qui ne suscitent en moi aucun rejet. Pour être précis, il me semble tout de même que le problème du pompon, c'est sa laideur. Car seule la beauté pourrait le sauver, lui redonner de l'estime à mes yeux. Mais ce n'est pas le cas : ces bonnets à pompon sont du plus mauvais effet, un goût de chiottes, en vérité. Certains pompons sont presque aussi volumineux que leur bonnet, contre toute harmonie et règle esthétique.

Le bonnet à pompon, dans son ostentation, a quelque chose de m'as-tu vu, de vaniteux, de prétentieux. Il se veut amusant, fun : il n'est que ridicule. Et dans le ridicule, il y a toujours un comble : ce sont les bonnets en forme d'oreilles ou de têtes d'animaux. Pire qu'un pompon, ce sont plusieurs pompons : car cette sorte de grigri prolifère, se retrouve sur les gants, les écharpes, les vêtements. Quand j'étais enfant, je rêvais qu'une paire de ciseaux m'en débarrassait, parce que je ne voulais pas passer pour un enfant. Aujourd'hui, presque tout le monde fait l'enfant et raffole de pompons. Le seul pompon que je supportais dans mes premières années, c'était celui des manèges forains, qu'il fallait arracher pour gagner un nouveau tour. Mais il ressemblait plus à une queue de cheval ou à une serpillère qu'à un vrai pompon.

Quand j'approfondis l'analyse de ma phobie, je me rends compte que j'éprouve un malaise à l'égard de n'importe quel bonnet, avec ou sans pompon. Sans doute parce que ce tissu me renvoie au skieur, au père Noël, au bonhomme de neige, au bonnet de nuit ou au bonnet de douche, c'est-à-dire à quelque chose qui ne convient pas à l'individu normal, ordinaire. De même, j'ai remarqué, vivant dans une rue bourgeoise bien que n'étant pas bourgeois moi-même, que mes voisins sortaient en chapeau ou casquette, mais jamais en bonnet. C'est que l'élégance la plus élémentaire l'interdit. Ma préférence personnelle va à la tête nue, qui est le symbole de l'homme libre.

Vous m'objecterez peut-être que le bonnet se justifie par le froid, pour s'en protéger. Mais justement non ! Sous nos latitudes, les températures ne sont pas suffisamment basses pour qu'elles nécessitent l'usage du bonnet, sauf chez les chauves et les personnes âgées. On peut légitimement se moquer de ma phobie ; mais je peux moi aussi, à bon droit, ironiser sur la psychose contemporaine autour du froid, épisode neigeux, séquence glaciale ou hiver polaire, qui sont de véritables névroses collectives. Je me souviens avoir rédigé un billet, il y a deux ou trois ans, pour dénoncer la mode sibérienne de la chapka, qui a certes plus d'allure que le bonnet à pompon, mais qui ne vaut guère mieux.

Comment puis-je vivre avec une telle phobie ? Disons que je survis. J'aurais bien, politiquement, une mesure législative à proposer : qu'on interdise le port du bonnet à pompon comme on a interdit le port du voile. Ce serait un premier pas, en attendant que les consciences s'en affranchissent d'elles-mêmes, qu'elles rangent leur stupide bonnet dans la malle à jouets de leur enfance. Mais ce serait probablement aller un peu loin dans mon aversion.

mercredi 28 janvier 2015

Cabezas entre en guerre



Depuis plusieurs mois, à Saint-Quentin, c'est la mobilisation générale, à cause du centenaire de la Grande Guerre. Nous sommes tous en bleu horizon. Hier soir, Hervé Cabezas, conservateur du musée, a mis à son tour sac au dos. Pourtant, cet homme raffiné n'est pas du genre poilu. Mais il nous a gratifiés d'une belle conférence sur "l'empreinte de la guerre de 1914-1918 dans les collections du musée Antoine Lécuyer". Au préalable, le thème a fait l'objet d'un article dans la Revue des Musées de France à la fin de l'an dernier, auquel vous pourrez utilement vous rapporter.

Hervé Cabezas nous revient du Japon, en mission professionnelle. C'est donc par la fameuse courbette de déférence qu'il a salué ses invités. Le micro en main, qu'il tient comme une coupe de champagne, il a présenté à tous ses meilleurs voeux, dans un esprit très parisien : ses souhaits n'ont pas porté sur arrêter de fumer ou moins manger de chocolat (les gens de la capitale savent les soucis de ligne), car ces bonnes résolutions ne sont jamais tenues. Non, Monsieur le conservateur nous a conviés à une visite trimestrielle d'un musée de Picardie, à commencer par celui de Beauvais, récemment rénové.

Après cette élégante et amusante introduction, il en est venu au vif du sujet : non pas la représentation de la Première guerre mondiale dans les oeuvres du musée, mais plutôt comment ses collections ont été remodelées par le terrible événement. Au tout début, la première réaction a été de cacher nos trésors aux occupants. Mais les Allemands ont très vite tenu à les préserver, dans un souci de propagande, pour démentir la réputation de pillards et de barbares qu'on leur faisait. Ce qui n'a pas empêché les déprédations, comme ce tableau de Francis Tattegrain servant de porte pour se protéger du froid, et qui a fini évidemment en lambeaux ! Lorsque Saint-Quentin a été vidé de ses habitants en 1917, les collections du musée ont été transportées à Maubeuge. Ces départs sans inventaire ont entraîné de nombreuses disparitions, par exemple les pièces d'archéologie mérovingienne ou les 3 500 monnaies d'or et d'argent.

Il parait qu'il y a un dieu pour les ivrognes. Il y en a aussi un, manifestement, pour les conservateurs de musée. Au bout d'un demi-siècle jusqu'à nos jours, des oeuvres réapparaissent, en Allemagne, en Angleterre ou ailleurs, dans des salles de vente. Ainsi, la "Mort de Lucrèce", tableau de Jérome Preudhomme, a été retrouvée et rachetée en 1976. Et puis, il y a des découvertes à la façon du capitaine Haddock, tombant presque par hasard sur le trésor de Rackham le Rouge dans la crypte du château de Moulinsart : Hervé Cabezas a retrouvé une partie de la collection mérovingienne de Théophile Eck, dans une caisse de bouteille d'eau d'Evian oubliée dans un coin du musée !

Si les dieux de l'art nous sont propices, il faut aussi compter sur les efforts des hommes. Certaines absences sont remplacées, la perte d'un pastel étant compensée par l'acquisition d'un nouveau. Avec l'argent des dommages de guerre, des achats viennent compléter les collections. Et puis, il y a ces émouvantes histoires de restitution, quand un particulier se rend compte, chez lui, en Allemagne, que le bel objet rapporté par son grand-père est accompagné d'une étiquette jamais aperçue, qui désigne le propriétaire. Un siècle après, l'honnêteté et l'amour de l'art conduisent notre homme sur les chemins de Saint-Quentin, jusqu'à la porte de son musée, pour une rencontre inattendue et heureuse avec son conservateur et un retour aux origines pour l'oeuvre.

A la fin de sa conférence, Hervé Cabezas nous a tendu une dernière coupe de champagne (verbale) en évoquant la ville de Detroit (qu'il prononce à l'américaine), capitale de l'automobile en faillite, dont les habitants ont préféré sacrifier l'augmentation de leurs retraites à la disparition de leur musée. Prenant bien soin de ne faire aucune analogie avec Saint-Quentin (qui aurait pu provoquer un incident diplomatique), le conservateur a simplement voulu annoncer, dans ce mélange de sérieux et d'humour qui le caractérise, la création d'une nouvelle association, les amis du musée Antoine Lécuyer, 20 ans après la disparition de la première association. Les membres fondateurs se sont alors exprimés, en la personne de François Gascoin, entouré de Maryse Trannois, Pomme Legrand et Annette Poulet.

Monsieur le conservateur nous a alors quittés sans tarder, pour ne pas rater le train de 20h16, le dernier pour Paris. Je l'imagine roulant vers la capitale, la tête pleine de préoccupations artistiques, rejoignant, une fois arrivé, des salons littéraires et mondains, conversant et trinquant avec des intellectuels et des esthètes, durant toute la nuit, avant de retrouver le lendemain son bureau de Saint-Quentin. Mais je me demande si je n'ai pas un peu forcé hier soir sur la coupe de champagne, même virtuelle.


En vignette : Madame Satan. Séduction, tableau de George Achille-Fould, qui illustrait l'invitation à la conférence. Observez bien le visage, on dirait Annette Poulet, qui pourtant n'a rien d'un démon !

mardi 27 janvier 2015

Les liaisons dangereuses



En politique, il y a trois choix majeurs qui définissent la nature d'un parti et de son action : choix du leader, choix du projet, choix des alliances. Ce dernier point est essentiel. Comme dans la vie, qui se ressemble s'assemble : dis-moi avec qui tu t'allies, je te dirai qui tu es. En contractant avec la droite souverainiste, qui a été parfois accusée de xénophobie et d'homophobie, Syriza se compromet. Si ce choix est purement opportuniste, dans le seul but d'avoir une majorité, ce n'est pas plus glorieux. D'autres choix auraient été possibles : ils n'ont pas été retenus.

Mais cet étrange et douteux compagnonnage est-il une nouveauté ? Non, le rapprochement s'est fait très vite, parce qu'il est en réalité déjà ancien. Le fait est à méditer, car il donne un éclairage inédit sur cette nébuleuse qu'est Syriza, à l'idéologie mal définie. Ils sont hostiles à l'austérité ? Mais d'autres partis aussi le sont, desquels Syriza ne s'est pas rapproché. Non, je crois que le fond commun avec la droite souverainiste, c'est vraiment le rejet des institutions européennes et de ses drastiques recommandations économiques.

Je pense même que le ressort de cette contestation radicalo-souverainiste est culturel : un vieux pays de religion orthodoxe et de mentalité méditerranéenne qui se soulève contre l'Europe anglo-saxonne, protestante et normalisatrice. Et rien ne pourra modérer l'identité du parti Grecs indépendants : il s'agit bien d'une formation de droite radicale, elle aussi, comme si une propension amenait les extrêmes à se rejoindre. Faire partie d'un même gouvernement, ce n'est pas une petite alliance ! Et dire qu'il était reproché au Pasok, les socialistes grecs, d'avoir dirigé le pays avec la droite ! Le choix d'alliance qu'a fait Syriza est autrement plus grave.

En France, ce flirt très poussé est difficilement envisageable (et c'est tant mieux) : voit-on Philippe de Villiers, Nicolas Dupont-Aignan, Jean-Luc Mélenchon, Cécile Duflot et Pierre Laurent faire front commun ? Je ne pense pas. Quand il y a eu des passerelles entre les uns et les autres, elles ont été pour l'instant strictement individuelles. Il n'empêche qu'il faut demeurer vigilant. Notre histoire politique a régulièrement connu des rapprochements inattendus et incongrus, généralement sans avenir. Le dernier en date a été tenté en 2002 par Jean-Pierre Chevènement, avec cette idée de rapprocher les patriotes des "deux rives" (je crois que c'était son expression, après avoir dit que Jospin et Chirac, c'était "du pareil au même"). Mais la France ne connait heureusement pas la situation économique de la Grèce. Et puis, nous sommes des membres fondateurs de l'Union européenne, et nous n'avons pas au fond l'envie ni la volonté de la quitter.

lundi 26 janvier 2015

Je ne suis pas Syriza



Ce soir, en France, de l'extrême gauche à l'extrême droite, tout le monde est Syriza. Vous ne trouvez pas ça bizarre ? En tout cas, je ne participe pas à l'enthousiasme général, pour 7 raisons :

1- Je suis social-démocrate, réformiste et pro-européen. Le parti grec est d'une gauche radicale et anti-européenne, pas du tout mon genre. Si j'étais grec, j'aurais voté pour le Pasok, les socialistes de là-bas, en cohérence avec mes convictions (et qu'importe que mes camarades grecs aient fait 5% : on ne transige pas avec la fidélité politique) .

2- Syriza est une coalition hétéroclite, sans colonne vertébrale idéologique, sinon la contestation anti-européenne. A l'origine, elle a été initiée par une alliance électorale entre des écologistes, des communistes et des trotskystes. Comment peut-on faire confiance à un tel patchwork ?

3- Le programme de Syriza est effrayant de démagogie, promettant tout et n'importe quoi. La déception ne va pas tarder, ce projet étant inapplicable. Mais l'essentiel est sans doute d'avoir le pouvoir, n'est-ce pas ?

4- Le succès de Syriza se fait sur le dos de l'Europe, responsable de tous les maux. Mais qu'est-ce qui a conduit à une austérité draconienne, si ce n'est une économique corrompue, des pratiques clientélistes, une dette gigantesque, une fiscalité insensée, des aberrations administratives (la Grèce n'a même pas de cadastre). L'Europe est devenue le bouc émissaire des propres insuffisances de ce pays. Trop facile. Et qui va maintenant payer ? Les pays européens qui ce soir applaudissent bêtement au succès de Syriza (car c'est avec les Etats que la Grèce a contracté des emprunts qu'elle ne peut plus rembourser).

5- Même sur son cheval de bataille préféré (et quasiment unique), Syriza n'est pas fiable. Il y a deux ans, ce parti prônait la sortie de la zone euro. Aujourd'hui, il y a renoncé. Il faudrait savoir.

6- L'un des ressorts de Syriza, c'est le populisme, la critique de la classe politique nationale, le rejet des deux anciens partis de gouvernement, Nouvelle Démocratie (un peu l'équivalent de notre UMP) et Pasok (le PS grec). Bien sûr, ces deux partis ont un temps gouverné ensemble, à la façon allemande. Et alors ? Le pays était au bord du gouffre et le fascisme menaçait, l'union nationale était justifiée. Croit-on que Syriza fera mieux ? Je ne pense pas.

7- Le pompon, c'est ce que nous avons appris dans la journée : Syriza, n'ayant pas la majorité absolue, doit se trouver des alliés. Le Pasok ? Non, Syriza n'en veut pas. Mais former un gouvernement avec les Grecs indépendants, formation très à droite, souverainiste et même xénophobe, équivalent chez nous du mouvement de Philippe de Villiers, c'est ce qui est scandaleusement envisagé. Pas étonnant que Marine Le Pen applaudisse des deux mains à la victoire de Syriza.

Non, décidément non, je ne suis pas Syriza, mais vraiment pas.

dimanche 25 janvier 2015

Longue vie à Charlie !


Je ne consulte jamais les archives de ce blog, je ne relis pas mes billets anciens. Alex m'a envoyé cet après-midi un commentaire sur le billet du 24 août 2011, en me suggérant de le remettre en ligne (vous comprendrez pourquoi en lisant). Voilà, c'est fait :



Longue vie à Charlie !

La semaine dernière, j'ai acheté Charlie-hebdo, que je ne lis pourtant pratiquement plus depuis le départ de Philippe Val. Je le trouve moins bon, moins percutant. Mais cette fois-ci, c'était un numéro historique : le 1000ème depuis sa relance en 1992 ! Je n'ai pas été déçu : même si le niveau a un peu baissé, la lecture demeure plaisante. Et puis, Charlie est irremplaçable dans la presse française.

Ce que j'aime encore et toujours, c'est sa première page (la une, souvent très drôle) et sa dernière page (les couvertures auxquelles nous avons échappé), pleine de trouvailles, d'idées. Sinon, ce n'est pas vraiment pour les dessins que je feuillette Charlie mais pour ses articles : l'éditorial de Bernard Maris (même s'il est un peu trop radical pour mes convictions), le papier de Cavanna (parfois vieillissant), la rubrique de Patrick Pelloux, et aussi des surprises comme on n'en découvre que dans Charlie.

Par exemple, dans ce numéro 1000, je suis tombé sur un petit bijou de réflexion et d'écriture, en page 12, intitulé "Mort aux roulettes de valises !", signé Charb. C'est tellement vrai et si désopilant que je vous raconte : avez-vous remarqué la mini-révolution dans les gares depuis pas mal d'années déjà ? Il a poussé des pieds, je veux dire des roulettes, à nos bonnes vieilles valises.

Depuis que celles-ci existent, elles se sont très longtemps passées de tout accessoire pour faciliter leur usage, et personne ne protestait, sauf quand les valises étaient trop lourdes. Aujourd'hui, miracle : on leur a collé une paire de roulettes au cul. Bravo ? Non, ça fait un boucan terrible et c'est le triomphe de la feignasserie. Car on pardonnerait à une grosse valoche cet équipement. Mais la plupart du temps, les roulettes font avancer des sacs aisément transportables, qu'une main suffirait à soulever et à déplacer.

Notre société de confort à tous les étages n'aime pas ça, le moindre effort. Puisque les portes s'ouvrent toutes seules devant nous, que les escaliers mécaniques nous font monter et descendre sans nos pieds, que la voiture GPS nous conduit à destination sans qu'on s'inquiète du trajet, il fallait bien que le sac de voyage voyage presque sans nous. On va où comme ça ? Pourquoi pas, demain, des chaussures à roulettes pour nous éviter de marcher ?

Et puis, il y a la vanité sociale : comme la grosse bagnole fait crisser ses pneus pour montrer qu'elle a du coffre, la valise à roulettes est toute fière en couinant d'exhiber son propriétaire partant en vacances, tellement c'est chic. Le grand bourgeois a son domestique pour transporter ses bagages, le petit bourgeois a sa valise à roulettes. Chacun s'en sort socialement comme il peut !

Charlie-hebdo a le mérite, assez rare, de s'en prendre non seulement aux puissants (ce qui est répandu) mais aussi aux travers, au ridicule du tout-venant. C'est ce qui lui donne son sel. Longue vie donc à Charlie et à son équipe, et mort aux valises à roulettes !

Ecoutez José Artur



Après Jacques Chancel il y a un mois, José Artur hier matin : décidément, c'est toute mon adolescence qui s'en va par petits bouts ces temps-ci (et je ne parle même pas de l'équipe de Charlie !). Le Pop Club, ce sont d'abord des souvenirs d'internat, au fin fond des Pyrénées chères à Chancel : sous les draps, en fin de soirée, j'écoutais clandestinement France-Inter (il n'était pas alors tout à fait interdit d'interdire), grâce à un écouteur, qui à l'époque ne ressemblait pas aux casques d'aviateur de nos actuels adolescents, mais à un haricot blanc au bout d'un fil. Devenu étudiant à Paris, je quittais la bibliothèque de Beaubourg pas trop tard, pour ne pas rater l'émission, je coupais la rue Quincampoix où José Artur avait installé son studio (nous étions en 1979-1980). Avant ou après, il a été hébergé au célèbre Fouquet's, sur les Champs-Elysées.

Le Pop Club, c'était déjà ça, le bon air intellectuel et artiste de Paris qui soufflait jusqu'au trou du cul de la province (le parisianisme, comme l'appellent les péquenots). Entendre des gens intelligents, inattendus, drôles, inconnus, ça repose des tristes et des imbéciles. Le Pop Club, c'était surtout un générique marrant qui chantait le nom de l'animateur: Artur disait qu'il était le seul sur terre après le président Mao à se voir ainsi louangé. Mais le Pop Club, c'était surtout un ton ironique, caustique, irrévérencieux devant les vedettes et autres célébrités, qui m'a tellement marqué que je suis devenu aujourd'hui incapable d'aucune déférence ou d'imbécile respect. José Artur, avec son persiflage et ses aphorismes cinglants, donnait envie de tuer avec des mots (il n'est pas le seul pousse-au-crime doté de cette arme-là). C'était le Voltaire du micro. Il me reste en tête cette rime du générique, interprété par Pierre Perret : "des mots trempés dans le cyanure, écoutez José Artur".

Artur rimait aussi avec culture. Il savait beaucoup de choses, avait des références, pouvait contrer ou déstabiliser ses invités. Pour moi, c'était le prolongement de mon éducation, le complément de l'école et du catéchisme. Les animateurs d'aujourd'hui sont dans la blagounette et la polémique. Il faut dire que la radio de nuit est un genre spécial qui autorise les transgressions. J'imaginais un salon chic, confortable, comme au XVIIIe siècle, où José Artur pouvait envoyer ses savantes vacheries. A certains moments, il engueulait même le public trop bruyant (plus de problème aujourd'hui : ils rient bêtement ou applaudissent comme des cons, à la demande). Chancel, Artur, c'est la fin des dinosaures et des haricots (mon petit écouteur blanc), les derniers représentants d'une génération de journalistes et d'animateurs marqués par la culture classique, et pour cette raison très modernes. A la place, nous subissons Arthur (rien à voir avec José) et Cyrille Hanouna. J'ai vécu une adolescence où nous rêvions d'être adultes en écoutant Chancel et Artur ; nous sommes maintenant entourés d'adultes qui jouent aux adolescents (je crois qu'on appelle ça les adulescents). Heureusement, il nous reste encore Ivan Levaï et Bernard Pivot. Mais pour combien de temps ?

samedi 24 janvier 2015

Le grand échiquier



Il est rare que je regarde la télé jusqu'à deux heures du matin. Hier soir, oui, exceptionnellement : c'était l'hommage rendu par Frédéric Taddéï à Jacques Chancel, disparu en fin d'année, auquel j'avais alors consacré un billet. L'animateur a fait revivre, pour une soirée, l'émission culte, le grand échiquier. C'était formidable, au début peut-être un peu coincé, mais très vite un climat jovial s'est installé sur le plateau, sur fond de grand orchestre philharmonique, comme à la belle époque. Car Chancel, c'était d'abord un style, une ambiance, faite de culture et de décontraction, que Taddéï a parfaitement su reproduire, avec un plaisir et une émotion personnels évidents.

Seul reproche à mes yeux, mais Frédéric Taddéï n'y est sans doute pour rien : l'heure tardive (22h45) et l'émission pré-enregistrée. Le grand échiquier initial était en direct, à partir de 20h30, pouvant parfois se prolonger durant quatre heures. Notre service public de télévision a vraiment évolué dans le mauvais sens ! Je ne sais pas si c'est la volonté politique qui est à incriminer, ou toute une société qui a changé, qui n'a plus les mêmes attentes. La culture est de moins en moins présente dans les débats électoraux, y compris au plus haut niveau. C'est dramatique, surtout pour la gauche, qui pendant longtemps avait fait de la culture un thème de campagne privilégié.

Je vous invite à revoir ce grand échiquier, qu'il ne sert à rien de décrire. L'art ne se raconte pas. Simplement, l'occasion a été donnée de récuser tout soupçon d'élitisme, préjugé que cette émission pouvait traîner. Qui se souvient que des chanteurs très populaires y ont participé, par exemple Johnny Halliday et Michel Sardou ? Jacques Chancel n'était d'ailleurs pas un intellectuel desséché ou un cultureux abscons : son amour très concret et très populaire pour le sport le prouve. Des sportifs ont été parmi ses invités, à une époque où ceux-ci n'étaient pas encore les stars d'aujourd'hui.

Frédéric Taddéï a mené cet hommage de façon magistrale, ce qui n'était pas gagné d'avance. Son coup de génie, c'est qu'il a su marier les séquences d'autrefois avec des artistes d'aujourd'hui, trop jeunes pour avoir connu l'émission. Et puis, il y a eu le témoignage des anciens, 40 ans après, pas si changés que ça, je pense en particulier au merveilleux et malicieux numéro de duettistes entre Jacques Weber et Francis Huster, qui ne sont pas si vieux, mais qui ne sont plus jeunes. Autre émotion temporelle : l'intervention de Nicolas Bedos, dont le père Guy a fait lui aussi les grandes heures du grand échiquier.

L'émission s'est spontanément terminée sur un mot qui lui convient si bien : élégance. Taddéï a confié que Chancel souhaitait que son émission fétiche soit reprise, et par lui, Taddéï, qui a conclut par un : c'est fait. Visiblement, il aimerait, et pas seulement le temps spécial d'un hommage. Elégance aussi que de donner la parole, juste après, à l'épouse de Jacques Chancel, qui a dit quelques paroles discrètes et justes, sans chercher à s'imposer.

J'ai parfois l'impression que le grand échiquier appartenait à un autre monde, une autre époque, où la culture était populaire, où l'élégance était de mise sans risquer de se voir taxer d'élitisme, un monde où la télévision ne raisonnait pas en part de marché ou en taux d'audience. Même les rires et les applaudissements étaient différents en ce temps-là, moins unanimes et moins pavloviens. Je veux bien croire aussi que ce monde n'a pas encore complètement disparu, qu'il n'est pas vain de se battre pour lui, que Frédéric Taddéï en serait aujourd'hui un de ses meilleurs continuateurs.