vendredi 27 mai 2016

1947, 1968 ou 1995 ?



Dès qu'un mouvement social prend une certaine envergure, les comparaisons vont bon train. C'est à la fois légitime et contestable. Les analogies apprennent toujours quelque chose, les similitudes et les différences ne sont pas inutiles. Mais la limite, c'est qu'on tombe vite dans l'anachronisme. Chaque mouvement social a sa spécificité et son originalité. En même temps, les rapprochements sont inévitables. Et puis, on oublie assez rapidement ce qu'ont été les contestations historiques : il n'est pas inutile de s'y replonger, de repérer les lignes de continuité et les ruptures.

Le rejet de la loi El Khomri est souvent rapproché du rejet de la loi Juppé il y a 21 ans. Même unité CGT-FO, même radicalité. Mais les points communs s'atténuent. En 1995, la mobilisation est d'une importance que n'atteint pas encore l'actuel mouvement. Surtout, la Fonction publique est alors la première concernée. L'étonnante idée d'une grève par procuration, les fonctionnaires manifestant pour le secteur privé, s'est imposée. Aujourd'hui, les agents de l'Etat sont beaucoup moins visés par la loi travail. Ils ne sont plus moteur.

Il est tentant d'invoquer la grande grève de 1968, qui est un cas d'école et un modèle pour tous les syndicats. Mais le soulèvement est encore plus loin de ce qui se passe maintenant. Mai, avant d'être un mouvement social, est une révolte étudiante, une révolution culturelle, une transformation des mœurs, un moment de créativité assez inouï. Bien sûr, Nuit Debout à la République, la participation de l'UNEF, jusqu'aux violences des casseurs rappellent vaguement mai 1968, mais nous sommes plus dans l'apparence trompeuse que dans une profonde complicité. 68 est une rupture historique qui va bouleverser complètement la gauche, faire naître le gauchisme et l'écologie : rien d'équivalent en 2016.

Je ne vois qu'une proximité pertinente, c'est avec des grèves un peu oubliées, pourtant très spectaculaires, celles de 1947. Le mouvement était fortement politique, comme le nôtre, très marqué par la gauche radicale, à l'époque communiste. La cible, c'était le gouvernement SFIO-centristes, Hollande, Valls et Macron de ce temps-là, sous les traits honnis de Jules Moch. Les ministres PCF avaient démissionné. Ils assimilaient les socialistes à des traitres, des vendus aux Américains : c'était il y a 70 ans, et rien n'a changé sous le soleil ! Les motifs sont modifiés, les ressorts sont les mêmes, le vocabulaire s'adapte, l'ennemi à abattre c'est le réformisme. Je suis toujours stupéfait de voir des gens d'un certain âge, censés avoir une mémoire historique, sembler découvrir la Lune ou inventer l'eau tiède.

On ne remarque pas assez un tournant dans la contestation contre la loi El Khomri. Au départ, les manifestants s'en prenaient à l'assouplissement du CDI. Après, il en a été beaucoup moins question. Le fusil a changé d'épaule, ce sont les accords d'entreprise qui ont été fortement critiqués. C'est que certaines organisations syndicales y perdraient de leur pouvoir. La différence avec 1947, c'est que l'époque était violente et les affrontements meurtriers. La France était en quasi insurrection, mettant à mal le préjugé d'un camp progressiste uni : il ne l'a jamais été, sauf quelques années, entre 1965 et 1977, sous l'impulsion de François Mitterrand, pour des raisons purement électoralistes. Les violences actuelles, une voiture de police en feu, paraitraient anodines à nos arrière-grands-parents. Nous sommes devenus hypersensibles, la moindre brutalité nous révulse. Ces allers et retours dans notre histoire nous font du bien : ils relativisent, relient et opposent les événements. Nous vivons un parfum de 1947, mais il y a très loin de la coupe aux lèvres.

jeudi 26 mai 2016

On ne lâche rien



Nouvelle journée d'actions contre la loi travail. Où est-ce qu'on va comme ça ? La CGT semble prise de folie, le mouvement dégénère. Affiches anti-flics consternantes, blocage des raffineries, menace sur les centrales nucléaires, coupures d'électricité, arrêt des moyens de transport ... En marge, il y a les violences des casseurs, les coups de feu contre des permanences socialistes, les mises à sac. Le pompon, c'est cette censure de la presse d'aujourd'hui : seule L'Humanité est dans les kiosques, parce que les autres journaux ont refusé de faire paraître, sous la force, un communiqué de la CGT.

Si ce n'était grotesque, presque risible, je pourrais m'en inquiéter, en matière de liberté d'expression et de démocratie. Et si j'étais cynique, je ne pourrais que me frotter les mains, laisser faire, trouver que cette dérive a du bon : les adversaires du gouvernement se discréditent eux-mêmes, le temps sera vite venu d'une opinion se retournant contre la contestation, excédée par ses dérapages multiples. D'autant que le ressort du mouvement n'est pas social, mais politique. Le hic, non dissimulé, c'est la priorité aux accords d'entreprise, qui remet en cause le pouvoir de l'appareil central de la CGT.

Quelques députés PS ont médiatisé une tentative de conciliation, de relecture du texte, d'amendement possible. C'est gentil, mais c'est complètement illusoire. On ne peut pas négocier avec des gens qui ne veulent pas négocier. Les syndicats radicalisés (ont-ils jamais cessé de l'être, depuis toujours ?) n'ont qu'un mot à la bouche, dès le début, avant même que le conflit ne commence : RETRAIT. On ne peut rien faire avec ça. A moins que le pouvoir politique abdique, renonce à ce qu'il est, à sa politique : ce serait dramatique. On a le droit d'être contre la loi travail, on n'a pas le droit de remettre en cause les institutions. Négocier, en bon syndicalisme, c'est discuter autour d'un texte que propose le pouvoir politique, légitimement élu : alors, on est pour, on est contre ou on choisit de l'amender. Mais ce n'est pas se retrouver autour d'une table en partant de rien, en parlant de n'importe quoi, chacun apportant ses propres revendications pour aller forcément nulle part.

Quant à ceux qui prétendent que le gouvernement serait bon à faire tomber, parce qu'il ne respecte pas ses engagements, parce que le mandat que lui a accordé l'électorat serait désormais nul et non avenu, ceux-là sont des factieux, des séditieux, doublés de menteurs et de manipulateurs. Leur référence au discours du Bourget se résume à une phrase, le célèbre "mon-ennemi-c-est-la-finance", au détriment de tout le reste, qui attestait d'une ligne sans ambiguïté social-démocrate, mise en application dès le début du quinquennat, à laquelle François Hollande a été fidèle, n'a jamais dérogé, dont la loi travail n'est que le prolongement (d'ailleurs, ses adversaires les plus résolus le savent et le disent). C'est donc un faux et facile procès en promesses non tenues qu'on fait au président de la République, procès typiquement stalinien.

Dans cette crise, car crise il y a, le comportement de Manuel Valls est exemplaire : respecter les engagements et les institutions, ne pas céder à la violence, n'avoir en tête que la défense des chômeurs et des précaires, puisque la loi travail leur est essentiellement destinée. La politique du gouvernement commence à porter ses fruits, les chiffres d'hier du chômage l'attestent, et d'autres indicateurs retournent au vert. Non, il ne faut rien lâcher, surtout pas maintenant.

Cette crise n'est sûrement pas un drame. Je crois même qu'elle a du bon. D'abord, le débat se passe tout entier à gauche. La droite n'a plus rien à dire, sinon suivre ou en rajouter. Et à l'intérieur de la gauche, la grande clarification se fait, le Premier ministre en est l'intransigeant initiateur, avec raison. Remarquez bien, ces derniers jours, à quel point les frondeurs se taisent. Ils savent qu'ils ne peuvent plus aller trop loin. Soit ils sortent du bois et ils sont morts, soit ils rentrent dans le rang pour garder leurs places. En politique, il ne faut jamais rien lâcher, pour que ce soit les autres qui lâchent.

mercredi 25 mai 2016

J'aime l'industrie



Qu'on soit pour ou qu'on soit contre, Emmanuel Macron est la personnalité la plus intéressante et la plus originale du gouvernement. Ce n'est pas si fréquent en politique, où règnent le conformisme et le mimétisme, nécessaires à qui veut faire carrière. Le jeune ministre est au-dessus de tout ça. Il n'a plus rien à prouver, c'est un homme libre et indépendant. Surtout, il a une pensée, une analyse de la situation et un projet en gestation, qui sortent des clichés et des préjugés ordinaires de la gauche. On lui colle une image de libéral, il s'en moque, s'en amuse et la reprend à son compte : autant faire braire les ânes, puisqu'ils y trouvent un plaisir très onaniste. En réalité, la réflexion de Macron ne se réduit ni à un vulgaire néolibéralisme, ni au socialisme à l'antique. C'est une autre voie de gauche, dont il est intéressant de souligner l'originalité. Après, on adhère ou pas, c'est autre chose.

Dans Les Echos de cette semaine, Emmanuel Macron, une fois de plus, nous surprend, au bon sens du terme, n'est pas là où l'on s'attend à le trouver. On se souvient de la formule de Manuel Valls : J'aime l'entreprise. Macron, pour résumer son entretien au journal, ce serait plutôt : J'aime l'industrie. Toute sa philosophie économique suit ce fil-là. Pas évident : une grand partie de la gauche (et de la droite), ces vingt dernières années, n'a juré que par le développement des services, du tertiaire, notre nouvelle Californie. Du coup, nous avons raté le tournant industriel, perdu en compétitivité et mal anticipé la mondialisation. Bien sûr, l'industrie lourde est derrière nous. Macron envisage l'industrie du futur, qui commence aujourd'hui, qui a même débuté hier : la robotisation et la numérisation.

Dans ce projet industriel, l'Etat garde toute sa place (ce qui interdit de faire de Macron un simple néolibéral). Le ministre défend une politique de souveraineté qui ne déplairait pas, en partie du moins, à Jean-Pierre Chevènement. Là où l'Etat est actionnaire, comme dans l'énergie ou la défense, ou bien dans les secteurs stratégiques, l'acier par exemple, des politiques publiques fortes doivent être mises en place. Plus surprenant, en contradiction avec l'image habituelle qu'on se fait de Macron, il prône des mesures protectionnistes sur certains produits qui faussent la concurrence, il souhaite un renforcement des règles anti-dumping, une augmentation des droits de douane. Voilà une inspiration que ne désavoueraient pas des penseurs antilibéraux tels que Jacques Sapir ou Emmanuel Todd !

L'objectif, c'est de renforcer la compétitivité de l'économie nationale. Le pacte de responsabilité et le CICE ont ouvert la voie, mais il faut aller plus loin. C'est une politique offensive d'investissements que propose Emmanuel Macron. Même le financement public des entreprises, que la gauche radicale conteste, est remis en question par lui : ce sont trop souvent les grands groupes, bien informés, qui en profitent, pas les PME. Les guichets qui distribuent des fonds publics génèrent des gaspillages auxquels il faut remédier.

Ceci dit, l'inspiration libérale n'est pas non plus absente de la réflexion du ministre (en économie de marché, à partir du moment où l'on accepte celle-ci, pourquoi pas et comment faire autrement ?). Une position a fait couler beaucoup d'encre et de salive : la modération salariale, qui ne fait pas très à gauche. Mais arrêtons le cinéma : est-ce que la gauche de gouvernement ne pratique pas depuis toujours cette fameuse modération salariale, une fois qu'elle est au pouvoir ? L'un des traits saillants de la personnalité de Macron, qui est aussi une vertu politique, c'est qu'il préfère l'honnêteté à l'hypocrisie.

Et puis, il faudrait savoir ce que l'on met exactement derrière l'expression de modération salariale. Chez Macron, c'est clair : privilégier l'emploi et l'investissement aux dividendes et aux salaires. Ce qui n'exclut pas de relever les rémunérations les plus basses (ce ne serait que justice), à condition d'en laisser l'initiative aux négociations d'entreprise. Dans une boîte qui marche, dans un secteur qui roule, oui, les revalorisations de salaire sont non seulement envisageables, mais souhaitables. Et c'est le boulot des sections syndicales de pousser en ce sens, au lieu de bloquer aujourd'hui les raffineries, dans un combat aussi inutile que désespéré, plus politique que professionnel.

Puisque nous y venons, parlons de cette loi travail, que le syndicalisme le plus forcené (mais lui seulement) conteste. Emmanuel Macron non seulement la soutient, mais souhaite l'extension des accords d'entreprise à d'autres domaines que ceux prévus par la loi (voir mon billet d'hier, L'inversion des normes). Quant au plafonnement du salaire des grands patrons, il est contre, comme je le prévoyais dans mon billet du 19 mai, Gros salaires. Non pas que le ministre se contente de la situation actuelle, mais ce n'est pas selon lui la voie législative qui est la meilleure et la plus juste pour régler le problème.

Qu'est-ce qu'on demande d'abord à un homme politique ? D'avoir des idées. On ne réussit rien dans cette activité sans une analyse de la situation et un projet à long terme. Emmanuel Macron est dans cette perspective-là. Ce samedi démarrera sa Grande Marche, l'opération porte-à-porte, dont les résultats seront présentés à la fin de l'été, et cet automne ou cet hiver, juste avant le grand débat des élections présidentielles, Emmanuel Macron exposera son projet pour la France. Nous y serons.

mardi 24 mai 2016

L'inversion des normes



Les adversaires de la loi travail lui reprochent très souvent ce qu'ils appellent, dans une formule un peu énigmatique et barbare, "l'inversion des normes". A travers cette critique, ils repèrent en effet un principe majeur du texte de loi : la priorité donnée aux accords d'entreprise sur les accords de branche, professionnels et nationaux. Le débat doit se focaliser sur ce point, parce qu'il est fondamental : est-ce que le destin des salariés doit se jouer au sein de leur lieu de travail ou bien à l'échelon supérieur du secteur d'activité ? Cette question n'est pas seulement théorique. C'est autour de sa réponse qu'il faut argumenter, et répliquer aux adversaires de la loi.

D'abord, cette conception n'est pas nouvelle. Toute une tradition de gauche la défend depuis longtemps. Ne laissons donc pas croire qu'il s'agit d'une concession à je ne sais quel néolibéralisme. La gauche girondine, rocardienne s'est toujours battue pour que la base l'emporte sur le sommet, pour que la décentralisation contrecarre l'étatisme jacobin. Une gauche authentiquement de gauche, depuis le XIXe siècle, accorde sa préférence à la négociation, y compris au plus près du terrain, sur la loi ou la mesure administrative. Il est légitime de penser autrement, mais pas de disqualifier cette deuxième gauche, comme on l'appelait autrefois, parce qu'elle n'adhère pas à la conception bureaucratique du socialisme (j'emploie les mots d'avant, qui me semblent encore pertinents aujourd'hui).

Ensuite, respectons le sens et le texte de la loi travail, aussi honnêtement que possible, même quand on s'y oppose. Il n'y a pas, à strictement parler, "inversion des normes", éclatement et disparition des cadres nationaux. La loi continue à exister (on voit mal comment on pourrait s'en passer, elle fixe par exemple la durée légale du temps de travail), les accords de branche ne sont pas niés : simplement, les accords d'entreprise, beaucoup moins dans notre culture nationale et syndicale, sont fortement encouragés. C'est un changement d'orientation, c'est une forte évolution, ce n'est pas non plus un bouleversement total. La fameuse "inversion" ne met pas notre modèle social la tête en bas ! Le droit du travail n'est pas livré à la jungle patronale !

Les adversaires de la loi travail, avec lesquels il nous faut débattre, partent d'un présupposé idéologique que je conteste : la vie sociale serait faite exclusivement de rapports de force, d'une lutte d'intérêts, dans laquelle aucun sens du bien commun n'aurait sa place. Il y aurait d'un côté les patrons avides de profit, de l'autre côté les salariés se battant pour leur survie. Je ne dis pas que la réalité n'est pas celle-là, mais que cette vision est très partielle, qu'on ne peut pas réduire l'entreprise à une telle scène tragique, pessimiste et finalement désespérante. Entre les misanthropes et les bisounours, il y a une approche plus large et plus exacte de la réalité sociale. Bien sûr, chacun défend ses intérêts, mais pas que. Et puis, les intérêts des uns et des autres sont souvent imbriqués, pas nécessairement opposés.

Ma vision du monde, de la société et de la vie est républicaine, pas néo-libérale ou pseudo-marxiste : je crois en l'intelligence des hommes, aux capacités de dialogue, au sens du compromis, à l'intérêt général. Je refuse la sauvagerie des rapports sociaux, réelle ou fantasmée. Je crois tout simplement en la raison, en la sagesse humaines. Ces termes peuvent faire sourire, mais ce ne sont pas forcément les violents qui ont le dernier mot et qui imposent leurs schémas. Je ne pense pas en tout cas que les rapports de force constituent un projet de gauche. Cet espèce de darwinisme social serait plutôt une pulsion de droite, indigne d'une gauche civilisée.

Les adversaires de la loi travail craignent que l'inversion des normes affaiblisse le syndicalisme. Mais peut-il l'être encore plus qu'aujourd'hui ? Ce sont d'étranges révolutionnaires, qui ne regardent pas vers l'avenir mais vers le passé. Etait-ce tellement mieux avant, qu'on ne veuille rien y changer ? Je crois au contraire que la loi travail redynamisera le syndicalisme. Car il y aura nécessité à ce que se créent des sections d'entreprise, puisque c'est à ce niveau-là que beaucoup de choses se décideront. Jusqu'à maintenant, il n'y avait pas cette urgence, puisque c'est d'en haut que venaient et que s'imposaient les résultats des négociations (quand il y avait résultats, ce qui n'était pas toujours le cas). Et puis, drôle d'idée de croire que le sommet serait plus avisé que la base, que le patronat y serait plus conciliant et les syndicats plus influents. Si lutte des classes il y a, elle ne se partage pas, elle demeure de même intensité à quelque échelon que ce soit. Les adversaires de la loi travail sont de faux marxistes peu conséquents avec eux-mêmes.

lundi 23 mai 2016

Restaurer la République



Thierry Mandon a donné hier au JDD une intéressante interview sur notre système de gouvernance, qui pousse à la réflexion. J'ai avec lui quelques accords et beaucoup de désaccords. Dans son diagnostic, le secrétaire d'Etat donne raison à Nuit Debout, qui traduit selon lui des "frustrations démocratiques", qui appelle à "une autre démocratie". Non, c'est une illusion, un effet de mode, une bulle médiatique, des gens qui ne représentent qu'eux-mêmes, qui n'aspirent pas à renouveler la démocratie mais à la contester, sans qu'émerge une quelconque alternative.

Mandon fait remarquer que les Français sont plus éduqués, mieux informés et davantage critiques qu'autrefois. Sans doute, mais il y a aussi une illusion éducative, propre à la sociologie des classes moyennes, qui investissent énormément dans l'école pour leurs enfants, alors que le problème est plus crument celui de l'emploi pour les classes populaires. Surtout, il n'y a pas de corrélation entre éducation et démocratie. L'utopie est belle, mais elle est fausse, comme bien des utopies. Au début du système électoral, les citoyens votaient en masse, alors que leur éducation était beaucoup moins élevée. Au contraire, l'élévation du niveau culturel favorise le scepticisme, l'abstention, engage à ne plus croire en rien, à penser par soi-même en se passant des grandes idéologies. L'esprit critique tourne vite à la dérision gratuite. L'éducation n'est pas la solution, c'est le problème ! Le drame, c'est que nous n'avons plus foi en la démocratie, c'est qu'il nous manque une croyance laïque, en la République.

L'analyse de Thierry Mandon tend à vouloir une démocratie participative, en complément ou en remplacement de la démocratie représentative. Je n'y crois pas du tout, je m'en inquiète même ! Car c'est un déni de parlementarisme, c'est une soumission à la tyrannie de l'opinion, telle que la craignait Tocqueville. Le participatif, c'est un songe creux. A mes yeux, il n'y a qu'une seule participation, c'est l'élection ! Il ne faut pas rénover la démocratie, il faut restaurer la République, comme les monarchistes du XIXe siècle voulaient la restauration de l'Ancien Régime. Nous avons été dépossédés de la République par la démocratie d'opinion, individualiste et consumériste. Il faut la rétablir, bannir les mots d'ordre démagogiques d'écoute des citoyens, de parole aux citoyens. La soi-disant démocratie des réseaux sociaux a engendré un monstre de conformisme, de narcissisme et de bêtise, qui n'est qu'un simulacre de démocratie. Nous nous sommes éloignés de l'idéal du citoyen éclairé, pensant et oeuvrant en vue du bien commun.

A propos de l'élaboration des lois, Thierry Mandon voudrait que l'expertise joue en amont un rôle plus grand. Comme si notre société ne crevait pas des experts de toute sorte, très nombreux, un peu partout, se contredisant. Non, il faut se défaire des experts et refaire des citoyens. Je ne crois qu'en une seule lumière : celle du suffrage universel. Les experts sont souvent autoproclamés, quand ils ne sont pas "bons clients" des émissions de télévision. Chacun est même invité à être expert pour son propre compte, au mépris des véritables autorités. Non, il faut mettre un terme à ce système de l'expertise qui gangrène notre système politique.

Pas d'accord non plus avec Mandon sur sa proposition d'une évaluation a posteriori des lois, deux à trois ans après leur application. Car on trouvera toujours à redire, les mécontentements seront encouragés et légitimés, les ajustements après coup dénatureront la loi, qui est juste dans son adoption ou qui ne l'est pas, que seule l'élection peut abroger ou amender. Une loi n'est pas une procédure technique soumise à des révisions. Elle ne vaut pas pour ses effets, mais pour ses motifs, non pas pour ses conséquences, mais pour ses causes. Le projet de Mandon introduit une dangereuse inversion des normes. L'esprit des lois, dont parlait Montesquieu, s'en trouverait profondément altéré.

Alors, qu'est-ce qui m'agrée dans les propos de Thierry Mandon ? Deux mesures : d'abord la réduction des délais entre l'annonce d'une réforme, son adoption par le Parlement et son application. Car la durée peut atteindre jusqu'à trois ans, quand on comptabilise les décrets. Ensuite, j'approuve totalement le système américain du spoil system, étranger à la tradition française : par souci d'efficacité, un gouvernement devrait nommer à la tête des grandes administrations des hommes liges. Et puis, comme Mandon, je crois que la question de la démocratie devra être un thème essentiel de la campagne de 2017, car qui ne voit que notre système est dans une crise profonde, politique et morale ... J'attends avec impatience le rapport que le secrétaire d'Etat publiera, sur ce sujet, à la fin du mois, qui ne pourra que relancer la réflexion.

dimanche 22 mai 2016

Salam alikoum




Portes-ouvertes à la mosquée de Saint-Quentin aujourd'hui et hier. Après la visite, nous nous sommes rendus salle Vermand-Fayet, où nous attendaient de multiples activités, ateliers manuels (vignette 1) et mur du vivre-ensemble (vignette 2), où chacun pouvait rédiger son témoignage. Des expositions rappelaient les multiples contributions de la communauté musulmane à la société française, y compris le sang versé pour la défense de notre pays (vignette 3).

La sympathique ambiance s'est prolongée autour de pâtisseries orientales (vignette 4). Parmi les nombreuses personnalités présentes, Colette Blériot, vice-présidente du Conseil départemental de l'Aisne, a tenu à me montrer fièrement son nom calligraphié en arabe (vignette 5). Mais aucune conversion à l'islam n'est pour le moment en vue.

Belle initiative et heureuse journée, qui aura fait tomber bien des préjugés, qui aura démontré que l'intégration de nos compatriotes musulmans n'est pas un problème pour la République française. Espérons que ce message de fraternité et d'espoir soit compris de tous !

Montand avant Macron



Arte nous a proposé dimanche dernier, en soirée, un beau documentaire, Yves Montand, l'ombre au tableau, de Karl Zéro et Daisy d'Errata (2015). Du parcours politique du comédien et chanteur, je savais tout, mais j'avais énormément oublié. Ce film constitue un utile rappel. Montand, j'ai beaucoup aimé : sa sincérité, ses engagements, ses coups de gueule. C'est lointain, d'il y a une bonne trentaine d'années, mais ce n'est pas non plus de l'histoire ancienne, ni une langue morte : Montand nous parle encore aujourd'hui, longtemps après sa disparition.

On ne peut pas, en politique, faire comme si on partait de rien, même si ça arrange certains : il y a la mémoire, l'expérience, les leçons de l'Histoire. Il y a aussi un passé qui ne passe pas, même lorsqu'il semble trépassé. Il y a des retours d'Histoire comme il y a des retours de flamme. Karl Marx, au début de son Manifeste, nous dit que le communisme est "un spectre qui hante l'Europe". Nous pouvons reprendre cette formule pour la France actuelle : avec les Mélenchon, les Nuit Debout, les anti-El Khomri et le succès éditorial d'un Alain Badiou, toute une nébuleuse vient hanter une partie de la gauche. Contre elle, il faut invoquer à notre bon souvenir l'esprit d'Yves Montand.

Montand a bien connu le communisme dans sa période glorieuse, les années 50 : son père était communiste, lui a été ouvrier, il a défendu cette idéologie, est allé chanter dans les pays communistes. Dans la décennie suivante, il s'en séparait, le dénonçait, de plus en plus violemment, avec raison. A l'époque, la gauche dans son ensemble était complaisante, complexée à l'égard du communisme, elle n'osait pas l'attaquer. Il faudra attendre les années 80 pour que la condamnation soit claire et nette. Yves Montand, dans son style à lui, a anticipé cette vérité : le communisme, c'est le mensonge le plus tragique du siècle dernier, c'est l'utopie la plus meurtrière et la plus antipopulaire. Au nom de la classe ouvrière, dans son respect le plus absolu, nul ne devrait se prétendre communiste aujourd'hui, quand on sait quel carnage ce mot et cette idée ont couvert. Et ceux qui donnent des leçons de socialisme aux socialistes mériteraient qu'on les gifle, pour leur faire honte de leur impudence.

La gauche a définitivement rompu avec le communisme lorsqu'il s'est politiquement écroulé, lorsque sa supercherie sanglante est devenue flagrante : en Pologne d'abord, dans les autres régimes ensuite, la classe ouvrière et l'ensemble de la population se sont soulevés contre la tyrannie. Il est banal de le dire aujourd'hui ; il y a 40 ans, c'était très mal vu. Yves Montand a popularisé, médiatisé la lutte contre le communisme, utilisant son statut de star. Il est allé jusqu'à condamner la présence de ministres communistes dans le premier gouvernement de François Mitterrand. Qui, à l'époque, dans la gauche, aurait osé ? Montand l'a fait avec l'excès de son personnage, mais surtout avec sa vérité, et il n'y a que cela qui compte.

Dans la France de 2016, le communisme n'est plus guère assumé, mais sa culture est toujours existante, camouflée, abâtardie et cependant identifiable : Mélenchon, Badiou, Nuit Debout, c'est bien lui, y compris inconsciemment, qui possède les esprits, tourne les têtes, génère des illusions. Le problème de la gauche, c'est qu'elle n'a pas théorisé, à tort, les mensonges et les crimes du communisme, se contentant du rejet des peuples et du jugement de l'Histoire. Sauf que les illusions sont tenaces, les préjugés ont la vie dure et les revenants ne vivent pas que dans les contes de fées. Le Parti socialiste paie aujourd'hui ce défaut de pensée. Il lui aurait fallu disqualifier intellectuellement le communisme, couper la tête du serpent pour que l'hydre ne repousse plus, ne renaisse plus des cendres refroidies de ses victimes. Yves Montand a fait en personne le travail. Il a été suivi par beaucoup de Français à cette époque, dans les années 80. Mais c'est à rappeler et à reprendre.

Qui se souvient que 38% des électeurs, à l'approche des élections présidentielles de 1988, se disaient prêts à voter pour Yves Montand ? Le phénomène était profond. Mais ce n'était pas seulement une critique du communisme : Montand renouvelait la gauche, la réconciliait avec l'entreprise, le marché, l'argent, l'économie, l'Amérique, la géopolitique. Ce n'était pas un intellectuel, mais une vedette qui menait un travail d'intellectuel. En ce temps-là, c'était complètement nouveau, pour beaucoup presque ahurissant. Aujourd'hui encore, il y a des ahuris, sincères ou non.

Ce combat n'a pas cessé. C'est celui que mène, dans la jeune génération, Emmanuel Macron. Son sens idéologique est très clair : installer définitivement une gauche libérale, au sens plein et positif du terme, contre une gauche communiste qui perdure, même si elle ne revendique plus forcément le mot taché de sang. Nous avons un Macron, c'est bien ; mais il nous faudrait un Montand pour dénoncer les Mélenchon, Badiou et Nuit Debout, mener contre eux la guérilla idéologique, rabattre leur caquet, leur rentrer devant. Marx avait raison : il faut que des spectres viennent nous réveiller dans la nuit de nos illusions, de nos mensonges et de nos oublis.