vendredi 23 juin 2017

Jupiter parmi les siens



Elle a fait parler, la photo officielle du nouveau gouvernement ! Tout ce que fait Emmanuel Macron fait parler, même quand lui ne parle pas. Pendant cinq ans, ce sera sans doute comme ça. Merveilleux ! Qu'est-ce qu'elle a donc, cette photo ? D'abord, elle est belle. Pour le moment, tout ce que fait Macron est beau. Surtout, elle est inhabituelle, originale alors que rien n'est plus conventionnel, normalement, que la photo officielle d'un gouvernement. Mais voilà : avec Macron, tout est beau et tout est nouveau. Avec lui, rien ne sera plus jamais comme avant, même dans ce qui peut paraître (à tort), comme un détail, la photo officielle du gouvernement.

Jusqu'à présent, un gouvernement se faisait immuablement photographier sur "le perron de l'Elysée". Ah ! "le perron de l'Elysée"...  C'est comme le parvis de Notre-Dame ou l'esplanade du Trocadéro : un lieu commun, un cliché (de photo), quelque chose à quoi on ne peut pas échapper. Sauf Emmanuel Macron, qui échappe à tous les clichés. "Le perron de l'Elysée", c'est le palais et le pouvoir en fond de décor. Dans la nouvelle photo officielle, le gouvernement pose dans un magnifique parc, sous un beau soleil. Nous pourrions très bien être à Saint-Quentin, dans le parc des ... Champs Elysées ou n'importe où ailleurs. La nature a été préférée à l'architecture, la vie à la pierre. Avec Macron, le pouvoir se délocalise, n'est plus assigné à résidence. Les seules marques de territorialité, ce sont les drapeaux fichés au sol : la France, l'Europe.

Surtout, le pouvoir se dilue. L'ordre protocolaire n'est pas respecté, chacun semble se placer où il veut et l'on pourrait croire que le président de la République, sans cravate, s'appelle ... Nicolas Hulot. Car le chef de l'Etat est traditionnellement devant, en avant, au milieu. Là, et c'est stupéfiant, Emmanuel Macron est au second plan, en retrait, un parmi d'autres, qu'il faut presque rechercher, comme sur une photo de classe. Voilà une symbolique déconcertante ! Que nous dit-elle ? Que nous avons d'abord devant nous une équipe, au sens fort du terme, un travail collectif. Le groupe est d'ailleurs assez coloré, bigarré, par comparaison avec les photos officielles précédentes, plutôt grises. La seule logique qu'on discerne, c'est l'alternance homme-femme dans la disposition.

Emmanuel Macron n'a pas besoin de faire le chef, d'apparaitre en majesté, le premier, au centre, entouré de sa garde rapprochée, de ses ministres d'Etat. Leader, il l'est naturellement, sans jouer ou sur-jouer ce rôle. Il l'est aussi naturellement que les arbres plantés à l'arrière, forts et puissants, qui se dressent et dominent dans le ciel. Macron est au milieu des siens, sans forcer la distinction, parce que les siens sont des Macron à leur façon : des personnes qui se retrouvent dans ce gouvernement non par allégeance personnelle ou affinité politique, mais à cause de leur compétence (voir le billet d'hier).

Que nous donne à voir cette photo officielle qui marque tant les esprits ? Des hommes, des femmes, une équipe. Elle ne renvoie à aucune transcendance, solennité, majesté ou hiérarchie, à aucun apparat. Elle ne s'inscrit pas dans l'Histoire, mais elle exprime la société d'aujourd'hui. On parle beaucoup de "société civile", mais c'est un pléonasme. A la limite, cette photo n'a rien de politique. On reproche beaucoup à Macron de ne pas représenter toute la société. Mais ce n'est ni possible, ni souhaitable ! Un gouvernement n'est pas un panel sociologique : c'est la réunion de ce qu'on croit être les meilleurs, à un moment donné, dans une situation donnée.

Emmanuel Macron n'a pas besoin d'incarner, de représenter, de symboliser : il lui suffit d'être et d'agir, et avec lui tous ceux, sur cette photo, qui sont non pas autour de lui, mais à ses côtés, à son niveau. Vercingétorix avait besoin qu'on le hisse sur un bouclier. Louis XIV n'était roi que sur son trône. Même le socialiste François Mitterrand aimait à user des signes extérieurs de la souveraineté. Quelle nécessité chez notre nouveau président, puisque la souveraineté en lui est toute intérieure ? Mitterrand était surnommé Dieu, en toute simplicité : c'était l'image du Créateur, solitaire, jaloux, vengeur, dans le monothéisme biblique. Macron, c'est le Jupiter du polythéisme, dieu parmi les dieux, parce qu'ils sont nombreux sur l'Olympe.

jeudi 22 juin 2017

Le gouvernement des compétents



Platon, dans son ouvrage La République, s'interroge sur la meilleure forme de gouvernement. Il passe en revue quelques possibilités : le gouvernement des sages (l'aristocratie), le gouvernement des militaires (la timocratie), le gouvernement des riches (l'oligarchie). Le philosophe aurait pu aussi citer le gouvernement des religieux (la théocratie) ou le gouvernement des anciens (la gérontocratie). Quel type de dirigeants une société doit-elle se donner ? Eternelle question de la philosophie politique !

De Platon à Macron, il n'y a qu'un pas, juste 2400 ans d'écart. Avec le remaniement d'hier, nous avons la confirmation de qui doit occuper le pouvoir, selon notre nouveau président : le gouvernement des compétents (appelons ça la méritocratie). Exemples : au ministère du Travail, une spécialiste de longue date dans ce domaine ; à l'Education nationale, un ancien recteur d'académie. A première vue, faire de la compétence le critère principal pour choisir les ministres parait une évidence, et même une banalité. Eh bien non ! Si vous prenez la liste des ministres sous la Vème République, il est impressionnant de constater que beaucoup ne connaissaient rien du ministère à la tête duquel ils étaient affectés, sans d'ailleurs que ça ne gêne le moins du monde quiconque.

Allons plus loin. Il y a eu longtemps, en France, un mépris, un déni, un rejet de la compétence en politique, pour des raisons profondes, cinq au moins :

1- La compétence a été associée à la technocratie, à la simple gestion sans âme ni convictions. L'idéal politique national, c'était l'homme cultivé, pas l'homme compétent. A gauche, François Mitterrand contre Michel Rocard. Ce n'est pas un hasard si Emmanuel Macron se réclame de ce dernier. Evidemment, pour moi, il n'y a aucune contradiction à ce qu'un homme de compétences soit aussi un homme de culture et de convictions.

2- La compétence est perçue comme antidémocratique, élitiste, sélective, inégalitaire, avec l'idée sous-jacente, apparemment républicaine, que les postes, notamment ministériels, doivent être ouverts à tout citoyen, sans que les compétences n'entrent en compte. Je récuse ce raisonnement : la compétence en politique est parfaitement démocratique et égalitaire, puisque chaque citoyen a ses compétences, qui ne sont pas les mêmes d'un individu à un autre. Tout l'art politique consiste à mettre les bonnes personnes aux bons endroits. The right man at the right place, disent les Anglais.

3- La compétence est jugée inutile, puisque c'est l'administration, les hauts fonctionnaires, les cabinets ministériels qui se chargent du travail. Conception dangereuse : en distinguant ainsi le politique et l'administratif, on vide le premier de sa responsabilité pour la transférer au second ! Bien sûr, il y a la fameuse réplique du général de Gaulle : "L'intendance suivra". Mais c'est faux : le ministre incompétent finit par suivre son administration plus que celle-ci ne suit ses avis.

4- La compétence est discréditée par une critique psychologique et morale, qui lui reproche d'être l'expression d'un orgueil, d'un sentiment de supériorité malvenu en République. C'est le soupçon contemporain qu'on porte sur les experts. Je ne sais pas si cette critique est pertinente, mais de toute façon elle n'a pas sa place en politique, où l'on ne juge que des résultats, de l'utilité, pas des intentions.

5- La compétence a mauvaise presse parce que son contraire, l'incompétence, est un véritable mode de gouvernement des hommes, qu'on pourrait rapprocher de celui de l'armée, quand elle reposait sur la conscription : vous êtes juristes ? Alors vous serez affecté aux cuisines ! Ne rions pas : dans le gouvernement de la République, on a bien mis, à une époque, un garagiste à la tête de l'Education nationale ! C'est que la politique et l'armée ont des points communs, qui ignorent ou relativisent la compétence : nécessité d'un chef, sens de la discipline, pratique de l'obéissance ... Un politique a besoin qu'on l'admire, qu'on le soutienne et qu'on le suive sans trop discuter. Jamais un compétent n'acceptera une telle soumission, une confiance aveugle. Si quelqu'un obtient un poste pour sa compétence, il ne le doit plus simplement au bon vouloir de celui qui le nomme ; il n'en fera donc qu'à sa tête, il se montrera incontrôlable. Voilà pourquoi la compétence est malvenue en politique.

Pourquoi, avec Emmanuel Macron, les choses ont-elles changé ? Pourquoi la compétence est-elle devenue la première qualité pour entrer au gouvernement (mais aussi dans le choix des candidats aux législatives) ? D'abord parce que la société a changé, qu'un peu partout on demande à ce que tel postulant pour telle activité dispose de compétences. Pourquoi la politique échapperait-elle à ce phénomène de professionnalisation ? Ensuite parce que la mystique du chef en politique a quasiment disparu. De Gaulle ou Mitterrand pouvaient se contenter de compétences économiques superficielles : ça n'entamait pas leur légitimité, leur aura. Enfin parce que l'actuel président de la République est lui-même un homme de grandes compétences, sachant donc les reconnaître et les apprécier chez les autres, sans qu'il en souffre aucun complexe.

Car on ne le dira jamais assez : les compétents sont généralement remis en cause par les incompétents, et on comprend bien pourquoi. Alors, ce gouvernement Macron-Philippe pourra toujours être taxé de gouvernement de techniciens, en quoi serait-il pire que les gouvernements de notables, d'apparatchiks et de militants, de droite comme de gauche, que nous avons connus par le passé ?

mercredi 21 juin 2017

Mélenchon : morgue, mépris et mensonge



Le mathématicien Cédric Villani est une figure marquante parmi les nouveaux députés de la République En Marche. C'est une personnalité brillante, un chercheur de renom et un pédagogue hors-pair, qui a la rare qualité de mettre à la portée de tous sa difficile matière. C'est aussi un personnage original, pas du tout le mathématicien tel qu'on l'imagine : cheveux longs, ruban autour du cou, énorme araignée sur son col de veston, il fait penser à un homme venu d'un autre temps. C'est d'ailleurs ce qui fait tout son charme.

En même temps, rien de fantaisiste chez lui : sa parole est calme, douce, son propos est posé, modéré, très clair, raisonnable. Sa présence à l'Assemblée nous rappelle que la Révolution française avait, elle aussi, ouvert la représentation nationale à des chimistes, des mathématiciens, des ingénieurs ... Seule la République En Marche pouvait accepter dans ses rangs, comme candidat, quelqu'un d'aussi atypique, qu'aucun autre parti n'aurait osé présenter.

Eh bien, c'est cet homme-là, qui suscite l'intérêt et qui inspire le respect, que Jean-Luc Mélenchon a choisi d'attaquer hier, lors de son entrée au Palais Bourbon. Lui et les siens nous ont d'abord offert cette scène ridicule : poings levés autour du chef, gueulant tous "résistance ! résistance !" (à quoi ?! Tu parles !). Le décor était planté, Mélenchon n'avait plus qu'à parler, ce qu'il sait très bien faire, puisqu'il ne sait faire que ça. Sa déclaration mérite d'être intégralement citée : "J'ai vu le matheux, je vais lui expliquer ce que c'est qu'un contrat de travail et il va tomber par terre. Il ne le sait pas tout simplement. Il ne sait pas que la journée de 8 heures, c'est 100 ans de luttes. Le gars, il croit que ça a été toujours comme ça".

En matière de morgue et de mépris, j'ai rarement entendu pire. Tout y est : le "matheux", terme qui vise à disqualifier la personne, à rabaisser sa valeur, à lui refuser son titre exact. Lui, Mélenchon, il a le savoir pour lui, pas Villani : savoir juridique (la rédaction d'un contrat de travail), savoir historique (les luttes sociales). Non seulement Cédric Villani est un ignorant, mais c'est également un idiot (il croit savoir, il pense que "ça a été toujours comme ça"). Voilà de quoi est capable un soi-disant insoumis : morgue, mépris et par dessus le marché mensonge, puisque Villani, en tant que directeur d'un institut scientifique, responsable des embauches, connaît parfaitement les contrats de travail et en a vu beaucoup plus dans sa vie que n'en verra jamais Jean-Luc Mélenchon, qui n'a à aucun moment de son existence exercé une telle responsabilité.

Cette minable polémique pourrait faire sourire, ne pas prêter à attention et être vite oubliée. A tort ! Mélenchon se dévoile : fanfaron, prétentieux et surtout méprisant envers l'homme de science, l'intellectuel, qu'il cherche à décrédibiliser en portant atteinte à ce qui fait sa légitimité, le savoir. Il y a sans doute une part de jalousie chez cet homme manifestement envieux. Ce que déteste aussi probablement Mélenchon chez Villani, c'est sa personnalité hors norme, sa liberté : le véritable insoumis, ce n'est pas Mélenchon (qui a trainé toute sa vie dans la haute classe politique française), c'est Villani !

Mélenchon, c'est qui ? Le type qui a tué le PCF, puis le PS et qui, au premier tour de la dernière présidentielle, mécontent de voir que Sa Grandeur n'avait pas été qualifiée, a refusé d'appeler à voter républicain pour faire barrage à l'extrême droite, comme le veut pourtant la plus ancienne tradition de gauche. Voilà le type qui se permet de faire la leçon à Cédric Villani ! M comme morgue, M comme mépris, M comme mensonge ... M comme Mélenchon. 

mardi 20 juin 2017

En Marche ! toujours debout



Alors, En Marche ! n'avance plus ? C'est ce que m'a lancé une connaissance, à propos du comité de Saint-Quentin, privé de candidature aux législatives (les gens se croient drôles). Comme si l'action politique se réduisait à la participation électorale ! Actuellement, on parle beaucoup, avec raison, des ministres, des députés de la République En Marche. Mais il y a aussi le mouvement, qui doit se structurer sur le terrain et préparer les prochains scrutins locaux, principalement les élections municipales. Il y a de quoi faire et de quoi réfléchir !

C'était l'objectif de la réunion du comité En Marche ! Saint-Quentin hier soir (voir vignette). Pas du tout démotivé ou démobilisé, mais confiant et enthousiaste : l'avenir est devant nous et à nous. L'atelier a abordé les missions, les objectifs et l'organisation du mouvement, en planchant sur plusieurs lignes de réflexion : former une nouvelle classe politique, soutenir l'action gouvernementale, contribuer au travail des parlementaires, susciter le débat d'idées, s'engager dans la vie locale, recruter de nouveaux adhérents ...

La méthode de la REM est la même qu'il y a un an, après sa fondation, et elle a fait ses preuves : partir des questions et propositions de la base, les faire remonter au sommet, alimenter ainsi la réflexion collective et coproduire ensemble ce que sera l'architecture future de notre mouvement. Personne n'est exclu, puisque les réponses des adhérents peuvent être individuelles, sur le site internet d'En Marche ! Le but est d'inscrire maintenant notre belle victoire dans la durée.

lundi 19 juin 2017

Ni trop ni trop peu



Alors, cette victoire ? Que voulez-vous que je vous dise ! Enorme, magnifique, joyeuse ... Emmanuel Macron a les dieux avec lui. Ses adversaires annonçaient il y a un mois une majorité relative et donc ingouvernable. Ces derniers temps, les mêmes adversaires prévoyaient une majorité pléthorique et donc ... ingouvernable (tous les arguments sont bons, y compris contradictoires, quand on veut discréditer). Eh bien le président de la République n'a ni l'une ni l'autre, pas de paralysie, pas d'hégémonie : une majorité absolue, juste ce qu'il faut, ni trop ni trop peu. N'est-ce pas beau ?

L'Aisne désigne trois députés En Marche et garde pour témoins un socialiste et un Républicain. Rappelez-vous, là aussi, il y a un mois : le FN était donné gagnant dans le département. Ah ! les prédictions en politique ... Tout à ma joie, je ne peux que dire : bravo, bravo, bravo ! Les Français ont mis à la retraite la vieille classe politique qui avait fait son temps, malgré les services rendus. Place maintenant aux jeunes, aux nouveaux, aux femmes, à toutes ces catégories sociales qui sont les forces vives de la nation et qui étaient jusqu'à présent trop souvent exclues de la représentation parlementaire.

Je voudrais saluer, en ce lendemain de victoire, trois personnalités qui ne sont pas de la République En Marche, mais qui méritent un coup de chapeau :

- Manuel Valls, pour son élection de justesse (mais qui n'est que justice) : l'ancien Premier ministre aurait pu jouer le rôle finalement assumé par Emmanuel Macron, la modernisation du camp du progrès et le rassemblement des progressistes. Mais il a trop lié sa démarche politique à celle de François Hollande pour incarner aux yeux des Français la nouveauté. Il n'empêche que c'est un homme de valeur, qui pourra apporter dans le travail législatif. Son élection me réjouit d'autant plus que Benoit Hamon, qui est décidément au dessous de tout, avait souhaité activement sa défaite.

- Myriam El Khomri : l'ancienne ministre du Travail a été battue, et c'est bien dommage. Emmanuel Macron lui avait pourtant apporté son soutien personnel. Cette femme est remarquable de courage et la loi travail est tout à son honneur. Son propre parti l'a insuffisamment soutenue, les frondeurs l'ont carrément trahie. Il revient maintenant au nouveau pouvoir de reprendre l'esprit de ce projet et de le porter beaucoup plus loin que ce à quoi les nombreuses dénaturations ont abouti. Nous n'oublierons pas Myriam El Khomri.

- Jean-Christophe Cambadélis : ce n'est pas que j'apprécie particulièrement ce lambertiste retors (pléonasme) à la grande intelligence, mais une décision responsable doit être reconnue et saluée. Ils ne sont pas si nombreux que ça, en France, contrairement aux autres démocraties, les politiques qui démissionnent à la suite d'un échec. Généralement, ils s'accrochent, fanfaronnent et prétendent que ça ira mieux la prochaine fois. Cambadélis quitte la direction du Parti socialiste, parce qu'il prend sa part de responsabilité dans la défaite. Quelqu'un comme Benoit Hamon, et quelques autres, feraient bien de s'en inspirer.

dimanche 18 juin 2017

577 bons perdants



Il y aura ce soir 577 heureux et 577 malheureux : les gagnants et les perdants du second tour des législatives. Les 577 premiers ne m'intéressent pas : je les laisserai tout à leur joie de la victoire. C'est aux 577 éliminés que je veux dès maintenant m'adresser. C'est un vieux réflexe d'enseignant : se préoccuper des moins bons élèves (qui ont besoin de mon soutien), pas des meilleurs (qui se débrouilleraient très bien sans moi ou avec un autre). A ces 577 battus, je veux leur crier : soyez de bons perdants ! (de cette façon, vous serez au moins bons en quelque chose, la défaite, puisque vous n'avez pas réussi à l'être dans la victoire).

Mon cri se justifie par le lamentable (car il y a eu des plaintes et des gémissements) spectacle donné par certains candidats disqualifiés dès le premier tour, étrangers, dans leurs réactions, à tout sentiment de dignité, d'honneur, je ne parle même pas d'élégance. Parmi eux, beaucoup ont trouvé "injuste", "immérité" leur échec : comme si la politique, en République, fonctionnait à la justice et au mérite ! Non, le principe de l'élection, et lui seul, c'est le suffrage universel : le peuple décide, choisit ou rejette. Ce sont des préférences politiques, pas un acquiescement à des qualités personnelles ou la récompense d'une activité. Il y a sans doute des candidats ou des élus du FN qui sont compétents, actifs et même sympathiques : pour jamais rien au monde je ne voterais pour eux !

Des députés sortants, que le suffrage universel a sorti, se sont publiquement préoccupés de leur avenir professionnel, la difficulté d'une réinsertion, l'incertitude à retrouver un emploi. Ils promettaient au peuple des jours meilleurs et les voilà qui maintenant s'inquiètent de leurs fins de mois difficiles ! Est-il besoin d'expliquer longuement que cette attitude est indécente, dans une société française où des millions de personnes vivent des existences autrement plus douloureuses ? Jamais autrefois un parlementaire déchu n'aurait osé s'exprimer de la sorte, chercher à apitoyer sur son triste sort.

Je ne doute absolument pas de la sincérité de ces élus : leur anxiété vient du cœur et du portefeuille. Mais c'est justement cette sincérité qui aggrave leur cas. Je ne nie pas non plus qu'ils puissent se retrouver dans des situations personnelles délicates, problématiques, après avoir été battus : ce que je leur demande, c'est de garder leurs problèmes pour eux, parce que la mission d'un homme public est de se pencher seulement sur les problèmes des autres.

Lors de la soirée électorale qui vient, je fais donc le vœu de voir sur nos écrans des perdants qui seront à la hauteur de leur fonction, qui sauront s'effacer en silence parce que le peuple l'aura voulu ainsi, qui féliciteront les vainqueurs et se demanderont pourquoi, eux, ont été vaincus, qui ne chercheront aucune pitoyable excuse à leur défaite, ni illusoire consolation. Je sais, ce n'est pas facile, c'est même contraire à la nature humaine : mais qui a forcé nos candidats et nos élus à faire de la politique ?

samedi 17 juin 2017

Sans haine, sans violence et sans arme



L'agression dont a été victime il y a deux jours Nathalie Kosciuzko-Morizet est assez banale. Quand on est une vedette, on s'attire ce genre de violence. Distribuer sur un marché, c'est se mettre à la merci de centaines d'anonymes, et parmi eux, un coup peut vite partir. Un simple militant en fait l'expérience très ordinaire, dans n'importe quel lieu public d'une ville tranquille : remarque désagréable, insulte, tract pris puis ostensiblement jeté devant vous ... Le passage à l'acte, le geste violent sont plus rares. NKM n'a d'ailleurs pas été directement frappée : l'agresseur l'a attaquée verbalement, s'est emparé de ses brochures électorales, les a jetées, il y a eu bousculade, à la suite de quoi la femme politique est tombée et s'est évanouie.

Incontestablement, les réactions politiques ont été sur-jouées, la dimension médiatique a été démesurée, allant jusqu'à la publication indécente et inutile de la photo de la victime à terre. Mais c'est tant mieux aussi : par cette exagération, par cette sensibilité outrée, par cette indignation un peu surfaite, notre société fait la démonstration qu'elle ne supporte aucune violence. Qui pourrait se plaindre d'un tel progrès ? Quand on se souvient de ce qu'était la politique autrefois (et il n'est pas besoin de remonter très loin), la différence est flagrante : on en venait très vite aux mains et la violence verbale était inouïe. Vu d'aujourd'hui, c'était énormément "choquant", pour reprendre un des mots favoris de notre époque.

Ce qui est arrivé à NKM, c'est ce qu'on peut appeler les risques du métier. Ils ne disparaitront jamais complètement, malgré ce zéro défaut qui est aussi une aspiration de notre époque. Le pouvoir provoquera toujours la haine, le vedettariat entrainera toujours des sentiments irrationnels, sachant que l'un et l'autre compensent largement par la soumission et l'admiration que respectivement ils suscitent.

Avec l'élection d'Emmanuel Macron, nous sommes passés à un degré supérieur dans la civilisation de ce monde sauvage qu'est la politique. Durant la campagne, le candidat s'est battu sur ses propres idées et s'est abstenu de s'en prendre à ses adversaires. Dans ses meetings, il a demandé au public de ne pas huer ses concurrents, attitude totalement nouvelle. Macron a fait de la bienveillance la vertu cardinale de sa démarche, en politique où sévissent habituellement la malveillance, la haine et la mauvaise foi. Il a réussi le tour de force de réconcilier la droite et la gauche, dans une activité où s'est toujours appliquée la règle du diviser pour régner. Il y a toute une philosophie chez notre président, mais aussi une habileté tactique : il a suivi à la lettre le principe spaggiarien, réaliser le casse du siècle au nez et à la barbe de la vieille classe politique, sans haine, sans violence et sans arme

Mais revenons à NKM. Le plus étonnant dans sa mésaventure, c'est l'identité de son agresseur  : non pas un fanatique, un dingue, un extrémiste mais un brave maire d'un village normand qui manifestement n'aime pas les bobos, qui plus est homme de droite, bien sous tout rapport. Comme quoi la haine, la violence et la pulsion de mort peuvent s'emparer d'un individu raisonnable, insoupçonnable. Emmanuel Macron et ses amis ont encore beaucoup de travail en vue d'humaniser le monde impitoyable de la politique, surtout à la base.