samedi 25 février 2017

Il faut que ça marche



Emmanuel Macron, fidèle à sa démarche de présentation progressive de son programme, a exposé hier ses mesures économiques et budgétaires. Le 02 mars, il dévoilera l'ensemble de son projet présidentiel. Il y a beaucoup à dire tellement la matière est riche, il faut faire des choix. Essayons de retenir les grandes lignes :

Contre le ni gauche ni droite qu'on lui attribue à tort (et qui renvoie à un centre introuvable, toujours voué à l'échec en France), Emmanuel Macron est plutôt sur une ligne et gauche et droite, retenant ce qui marche, sans a priori idéologique, préférant le clivage aujourd'hui plus pertinent entre progressistes et conservateurs.

Le programme de Macron est-il de droite ? Oui, puisqu'il supprime des postes de fonctionnaires, allège l'impôt sur les sociétés et fait 60 milliards d'économies dans la dépense publique. Le programme de Macron est-il de gauche ? Oui, lorsqu'il donne l'équivalent d'un 13ème mois aux smicards, supprime la taxe d'habitation pour 80% des ménages et rembourse à 100% les lunettes et les prothèses dentaires et auditives.

Et quand Emmanuel Macron veut recruter 10 000 policiers et gendarmes supplémentaires pour la sécurité des Français, est-il de droite ou de gauche ? J'en envie de dire qu'il est des deux, la protection des citoyens n'étant pas le privilège d'un parti. Une autre mesure est emblématique du positionnement de Macron, de son mode de penser, de l'originalité de son projet : il élargit l'assurance chômage à tous les Français, pas uniquement aux salariés licenciés. Ce bouclier social est incontestablement de gauche (même les plus radicaux à gauche ne le défendent pas).

La contrepartie, c'est qu'un demandeur d'emploi ne pourra refuser qu'une seule offre ; après, il cessera d'être indemnisé. Prise en tant que telle, isolée du reste, cette disposition est de droite. C'est pourquoi les malhonnêtes, de gauche et de droite, pourront s'en donner à cœur joie, retenant du programme de Macron ce qui peut nourrir leur bile, en oubliant tout le reste. Nous les attendons de pied ferme, pour rétablir ce qu'il n'aime pas : la vérité.

On présente souvent Emmanuel Macron comme un OVNI politique. C'est totalement faux.  Son identité est très marquée, sa filiation saute aux yeux : il est dans l'héritage historique des sociaux-démocrates Tony Blair et de Gerhard Schröder, qui ont réalisé dans leurs pays respectifs de grandes et utiles réformes, en rencontrant un large assentiment des électeurs. C'est ce qu'on a pu appeler, il y a une quinzaine d'années déjà, la stratégie de triangulation ou de troisième voie.

La philosophie d'Emmanuel Macron, c'est le pragmatisme : depuis bientôt 40 ans, nous vivons dans un insupportable chômage de masse, qu'aucune solution, de gauche ou de droite, n'a su faire notablement reculer. Macron ne s'engage pas à un simple inversion de la courbe, mais à un retour à 7% de chômage à la fin de son mandat, en 2022. Droite ou gauche, droite et gauche, ni droite ni gauche, peu importe : l'essentiel est que ça marche.

Il y a une autre filiation chez Macron, qui peut paraître surprenante mais qui éclaire le sens de son projet : c'est sa fidélité à François Hollande, dont le seul reproche qu'on puisse faire à sa politique, c'est qu'il n'ait pas pu la pousser plus loin, c'est qu'il en ait été empêché par les frondeurs. Pour moi, soutenir Macron, c'est soutenir un président qui aurait dû mais qui n'a pas pu se présenter.

En revanche, voter Hamon, ce serait trahir, puisque ce candidat n'a pas cessé de critiquer la politique du gouvernement. De plus, au lieu de se rapprocher aujourd'hui du Parti socialiste dont il est censé être le candidat, il cherche à s'unir avec Jean-Luc Mélenchon, qui veut la mort du PS ! J'appelle donc mes amis socialistes à la cohérence, à la fidélité et à l'instinct de survie : votez Macron, pas Hamon !

vendredi 24 février 2017

Les Verts nous manquent déjà



Il n'y aura pas de candidat écologiste à l'élection présidentielle. Yannick Jadot a retiré hier sa candidature, au profit d'une alliance avec le candidat socialiste, Benoit Hamon. C'est une première depuis 1974 : à chaque élection présidentielle, il y a toujours eu un candidat écologiste. Ma réaction personnelle va d'abord à la nostalgie : je remonte dans le passé, je revois toutes ces figures de l'écologie politique, souvent hautes en couleur, toujours intéressantes.

L'écologie, qui ne m'a pourtant jamais tenté, est la seule sensibilité nouvelle à être apparue ces cinquante dernières années dans le paysage politique. Son utilité et même son urgence ne sont plus à démontrer. C'est pourquoi je ressens un regret à ne pas voir, durant la présidentielle de cette année, l'écologie représentée. Et puis, c'est une question de démocratie : il est bon que concourent toutes les familles politiques. En s'effaçant, EELV a pris une lourde décision. L'avenir dira si elle était judicieuse.

Ah ! les écolos. Le premier, en 1974, ne pouvait que me marquer, avec sa chevelure blanche, son pull rouge et son verre d'eau. L'année d'après, j'étais interne au collège de La Bourboule, en classe de 3ème, et je devenais ami avec son neveu, dont l'illustre oncle était souvent le centre de nos conversations. En 1981, Brice Lalonde offrait un profil complètement différent : jeune, fringant, nettement à gauche. Oui, il me plaisait bien. En revanche, à la présidentielle de 1988, patatras ! Le candidat écolo s'appelait Antoine Waechter, en costume cravate, l'air tristounet, sans provocation, sans originalité (et pour moi, sans intérêt). Une écologie de fleurs bleues et de petits oiseaux, peu politisée. Pourtant, c'est avec lui que les Verts vont décoller électoralement et commencer à devenir une véritable force politique, avec laquelle la gauche va songer à faire alliance (quelle drôle de chose que la politique !)

En 1995 et 2007, le candidat Vert est une Verte ! Dominique Voynet : retour à une écologie plus politique. Voynet est proche de la gauche, mais pas gauchiste (ce qu'étaient quand même, un tantinet, Dumont et Lalonde, qui auraient tout aussi bien pu se retrouver au PSU). Voynet, c'est l'écologie réformiste, responsable, l'écologie de gouvernement : d'ailleurs, elle deviendra ministre. En 2002, ce n'est pas un écologiste historique qui représente les Verts, mais le journaliste de télévision, défenseur des droits de l'homme, Noël Mamère. Ce qui me stupéfait à l'époque, c'est que le candidat initial, désigné par les Verts, n'était pas celui-là, mais l'économiste Alain Lipietz, de renom et de qualité. Je ne sais plus quelle bourde il a dû faire, toujours est-il que le parti écologiste l'a évincé !

En 2012, ce n'est toujours pas un historique qui représente les Verts à la présidentielle, mais l'ancien magistrat Eva Joly, qui nous ramène à une écologie de contestation. Autre stupéfaction chez moi : Nicolas Hulot n'est pas choisi, alors qu'il avait toutes les qualités pour faire un bon candidat ! C'est ce côté coupeur de têtes que je n'aime pas trop chez les écolos. Cette année, pour la première fois, c'est le candidat lui-même qui s'est sacrifié.

Hamon y gagnera-t-il quelque chose ? Oui, un peu. Mais l'alliance vraiment profitable pour lui, c'est celle qui est impossible : avec Mélenchon. L'écologie et le socialisme sont deux histoires, deux cultures politiques très différentes. Il est nécessaire qu'elles se rapprochent, qu'elles s'allient et qu'elles gouvernent ensemble. Mais leur dissolution en une seule candidature n'est pas évidente, peut-être même pas fructueuse. Sur le terrain, la jonction entre les équipes militantes ne sera pas faciles : d'un côté un mouvement très libre, parfois imprévisible, de l'autre un appareil politique avec ses notables, son électoralisme.

Il n'y a pas de parallèle possible entre l'alliance Macron-Bayrou et l'alliance Hamon-Jadot. L'écologie, c'est un courant de pensée, qui gagne à demeurer autonome, à exister par lui-même. Le centre, c'est un homme, Bayrou, qui s'est déjà présenté trois fois, qui ne peut pas prendre le risque d'un quatrième et cinglant échec. Surtout, Macron et Bayrou sont d'une culture politique assez proche : l'un des deux aurait été de trop dans cette échéance électorale. Quoi qu'il en soit, Macron-Bayrou ou Hamon-Jadot, bonne chance à tous, donnez-nous une campagne de qualité et que le meilleur gagne !

jeudi 23 février 2017

Les dieux sont avec nous



Comment appelle-t-on ça ? La chance, le hasard, les circonstances, le flair ? Emmanuel Macron crée un nouveau mouvement, En Marche ! C'était risqué, et c'est un succès. Le ministre quitte le gouvernement, pouvant ainsi se retrouver isolé : non, il est renforcé. Si Hollande se présentait, entre Macron et lui, il y aurait eu un problème de fidélité et de cohérence : le présidence de la République renonce. Si les primaires de la droite désignaient Juppé, le centre droit échappait à Macron : c'est Fillon qui l'emporte, quelques semaines plus tard discrédité dans une affaire d'argent.

Si les primaires de gauche avaient désigné Valls, le créneau de la social-démocratie aurait été occupé. Hamon désigné, radicalisé et peu crédible, c'est du gâteau pour Macron. Et maintenant la cerise : Bayrou qui n'y va pas, qui marche avec nous, qui se range derrière Macron : inespéré ! Et pour finir ce qui n'est pas encore fini : l'écologiste François de Rugy qui se met à marcher, lui aussi, depuis hier. On dit : c'est trop beau pour être vrai. La preuve que non. On dit aussi qu'il y a un dieu pour les alcooliques. Il y en a un, ou son ange gardien, pour Emmanuel Macron.

La voilà maintenant qui se met en place, la Belle Alliance, qui n'est pas celle de Cambadélis : l'arc-en-ciel sociaux-démocrates, centristes et écologistes, que nous attendions depuis si longtemps, qui annonce le printemps de notre vie politique, comme dans d'autres pays d'Europe. Tout ça est logique : Bayrou est un Macron de droite, Macron est un Bayrou de gauche. François Bayrou a beaucoup perdu ces dernières années, mais il a encore de beaux restes. Quand on a fait 18% il y a 10 ans à l'élection présidentielle, on conserve un potentiel. Macron-Bayrou, c'est de la dynamite qui va faire exploser le système. C'est aussi le seul rempart contre le Front national.

Je retiens deux choses de Bayrou, qui provoquent ma sympathie. En 2007, il a le courage de faire campagne sur un thème impopulaire mais fondamental pour l'avenir de notre pays : le redressement des déficits publics. Hollande reprendra ce thème 5 ans plus tard. En 2012, Bayrou a le courage de rompre avec la vieille habitude centriste : il appelle à voter pour le candidat socialiste.

Dommage que François Hollande n'ait pas pris la juste mesure de cette évolution, en proposant à Bayrou d'entrer au gouvernement, en passant un accord électoral en bonne et due forme pour les législatives avec le MoDem. La recomposition politique qui n'a pas eu lieu alors se fait aujourd'hui. Face à une gauche radicale Mélenchon-Hamon qui n'arrive pas à s'entendre, qui étale en public son immaturité, qui pinaille sur un café, une lettre, un rendez-vous et un coup de fil, Macron et Bayrou, rapidement, autour d'un projet, scellent une alliance. Les dieux sont avec nous, je vous dis. Fasse qu'ils le soient jusqu'en avril, mai et juin.

mercredi 22 février 2017

Une démocratie sans convictions



Nous avons appris hier une innovation dans la campagne présidentielle, jamais vue sous la Vème République : l'organisation de deux débats télévisés entre tous les candidats, avant le premier tour de l'élection. A première vue, on ne peut que se réjouir de cette extension de la démocratie. Après réflexion, on ne peut que le déplorer. D'abord, posons-nous la question : pourquoi, jusqu'à présent, depuis bientôt 60 ans, notre République et ses postulants n'avaient-ils pas ressenti le besoin d'un tel débat, préalable au premier tour ? Ce n'est pas un oubli ou un hasard : il y a une raison profonde, liée à la nature de la démocratie, aujourd'hui altérée par cette innovation.

En démocratie, un vote politique repose sur quoi ? Sur des convictions politiques. Il en est le produit, le résultat. Que sont nos convictions politiques ? Des idées, des intuitions, des rencontres, une éducation, une histoire personnelle, différentes d'un individu à un autre. En ce qui me concerne, j'ai toujours été socialiste, même si je n'ai pas toujours voté socialiste, même s'il m'arrive de critiquer certains socialistes, même si je peux apprécier d'autres personnes que des socialistes. Les convictions sont intérieures : c'est une affaire de conscience.

Les convictions politiques, c'est aussi une question de fidélité. Je sais bien que le socialisme n'est pas parfait, que la vérité ne se résume pas à lui, qu'on peut lui reprocher bien des choses. Mais je reste, envers et contre tout, socialiste, tendance réformiste, social-démocrate, "progressiste" comme dirait Macron. Je crois que tout individu à des convictions, à des degrés différents. Même celui qui rejette la politique et ne va pas voter, même celui-là a des convictions, qui consistent à condamner le système politique et à refuser d'y participer (au profit de rien du tout ou d'une utopie). On n'échappe pas à ses convictions.

Mais je veux en venir où, et quel rapport avec ma désapprobation des deux débats avant le premier tour ? C'est que lorsqu'on a des convictions, on ne choisit pas ! Car le choix est fait, depuis longtemps, depuis toujours ! En tant que social-démocrate, je n'ai jamais hésité sur mes votes et mes soutiens : Rocard, Delors, Jospin, DSK, Hollande, aujourd'hui Macron. On ne vote bien que les yeux fermés, avec seulement sa tête, et surtout pas en trainant des pieds. Je n'attends rien d'un débat, puisque je sais déjà. Je ne suis jamais déçu, puisque mes convictions sont inaltérables. Je suis sûr que quelqu'un de droite, convaincu, ressent et raisonne comme moi.

Les débats avant le premier tour dénaturent la démocratie, qui devient une sorte de foire à la farfouille, où chacun va faire son marché en recherchant le mieux-disant. C'est rabaisser la politique à une sorte de consumérisme. D'ailleurs, il est fréquent de parler maintenant d' "offre politique", comme en économie. L'esprit citoyen, c'est la décision, l'engagement, pas la comparaison. Ce qui doit nous préoccuper, nous plaire ou nous rebuter, c'est ce que dit tel candidat de notre choix ou tel autre que nous rejetons : pas la concurrence entre eux. La logique de marché, avec sa nécessaire compétition, ne s'applique pas au débat politique.

Les primaires de gauche et de droite nous ont offert un triste spectacle : des candidats en rang d'oignons, dans un décor de jeu télévisé, où il ne manquait plus que le buzeur sur les pupitres. Ces candidats se regardent rarement entre eux : le point focal, le maître du jeu, c'est le journaliste-animateur. Et le petit jeu comparatif peut commencer, dans lequel les nuances deviennent énormes et les précisions techniques déterminantes, au détriment des convictions générales. Résultat des courses : les électeurs sont encore plus indécis, et quand ils ne le sont pas, c'est que la forme de l'intervention l'a emporté sur le fond.

J'ai connu des gens qui hésitaient entre Bayrou et Besancenot, entre Le Pen et Mélenchon, ce qui est aberrant. Un centriste de convictions n'est nullement attiré par un trotskiste, un communiste de convictions ne confond pas le discours social du FN avec la tradition révolutionnaire. Qu'il y ait un débat entre les deux tours, confrontant les finalistes, c'est habituel et légitime, car si "au premier tour on choisit, au second on élimine", selon l'adage bien connu. Mais lorsqu'il faut choisir, c'est toujours par rapport à soi, ses intérêts, ses aspirations, ses convictions, pas en passant en revue les opinions de tous les candidats, dans une mise à égalité qui n'a aucun sens.

Ce que j'écris-là allait de soi il y a 20 ou 30 ans. Plus maintenant, et depuis quelques années. Les causes sont profondes, sociologiques : l'individualisme a brisé l'esprit collectif, l'infidélité s'est transformée en vertu, l'insatisfaction est devenue un mode de vie, la rumeur l'emporte sur la vérité, la psychologie prime sur la politique, les sentiments, d'enthousiasme ou d'animosité, se substituent aux convictions, les médias remplacent les partis. Pour moi, nous assistons à un naufrage de la démocratie. Mais je me trompe peut-être : une nouvelle démocratie, qui n'est pas la mienne, émerge et nous devons apprendre à vivre avec.

mardi 21 février 2017

L'homme sans providence



J'ai dîné une fois avec Benoît Hamon. Nous étions une petite dizaine à table. C'était à Château-Thierry, il y a quelques années. A l'époque, Hamon était surtout connu à l'intérieur du PS. Les autres clients dans le restaurant ne se retournaient pas sur lui. Claire Le Flécher, alors étoile montante de l'aile gauche dans le département, l'avait fait venir pour un meeting. Lui et elle sont de la même génération politique, ont fait leurs premières armes au MJS, se connaissent bien. Qu'est-ce que je faisais là, moi strauss-kahnien ? C'était le temps des reconstructeurs, un rassemblement hétéroclite autour de Martine Aubry (dont Hamon a été proche). J'aimais bien, humainement, Claire. Et puis, il n'est pas interdit de manger ensemble quand on est socialistes et qu'on appartient au même parti.

Pourquoi cette anecdote ? Parce que pendant une bonne heure, j'ai pu observer, écouter et discuter directement avec celui qui aujourd'hui aspire à devenir président de la République. Mes impressions, c'était que Benoît était un gentil garçon, ouvert, sympathique, intéressant, mais un peu effacé, pas transcendant du tout : rien d'un chef, d'un leader, simplement un animateur de courant, un GO, comme on dit au Club Med. Jamais je n'aurais cru qu'il voudrait un jour devenir chef d'Etat, pas plus que vous ne me verriez vouloir être Souverain Pontife. Hamon se débrouillait, mais ne marquait pas. Même ministre, je ne l'imaginais pas.

Il faut tout de même se rappeler qui est et d'où vient Benoit Hamon : c'est une âme de lieutenant, de second rôle. Il a suivi Aubry. Au NPS, un courant critique du Parti socialiste, il était n°3, derrière Montebourg et Peillon. Au MJS seulement, il était chef. Mais chef des jeunes, ce n'est pas vrai chef. Le problème de Hamon, toute idée mise à part, c'est qu'il n'a pas l'étoffe d'un leader. Lui-même d'ailleurs le dit, à travers à la fois une théorie et un lapsus : "Je ne veux pas être l'homme providentiel". Voilà pourquoi, malgré toutes ses qualités et la valeur de son projet, il ne sera pas élu président de la République, il ne passera peut-être même pas le premier tour.

Que cela plaise ou non, notre régime est de nature monarchique, taillé par de Gaulle à sa dimension. Chaque élection présidentielle est la recherche d'un homme providentiel. Le nier, c'est couper la branche sur laquelle on vient de s'asseoir. Macron est christique et messianique, Mélenchon est charismatique et lyrique. Mais Hamon ? On ne le verra jamais les bras en croix, il ne fera pas vibrer une salle. Sa démarche est un peu gauche, sa parole est hésitante, il revient sur ce qu'il a dit, se lance dans des thèmes inappropriés. Sa campagne avance à pas de canard. La bonne volonté est incontestable, mais on sent bien qu'il n'a pas le niveau. Hamon devait appeler Mélenchon juste après son élection, pour rassembler la gauche ? Il ne le fait pas, parce qu'il ne le peut pas. Il avait juré qu'il abrogerait la loi Travail ? Maintenant, il parle uniquement de l'amender.

Dans les années 70, Mitterrand était un homme providentiel, aux yeux d'une gauche qui depuis un quart de siècle était écartée du pouvoir, allait d'échec en échec. Sarkozy a été un homme providentiel, au terme d'une chiraquie épuisée. Ségolène Royal est apparue ô combien comme une femme providentielle, en 2006-2007. L'homme providentiel le doit aux circonstances, mais aussi à sa personnalité : grand seigneur chez Mitterrand, boule d'énergie chez Sarkozy, singularité étrange chez Royal. Benoît Hamon n'est que gentil garçon : ça ne le fait pas. Après le candidat normal (mais Hollande avait tout de même été pendant 10 ans chef du PS), c'est l'homme ordinaire, qui se préoccupe de perturbateurs endocriniens, de burn out et de fumette.

Bien sûr, ces thèmes peuvent plaire à tous les hommes ordinaires qui constituent l'électorat. Mais, au moment décisif, lorsqu'il est question de pouvoir suprême, les citoyens, même ordinaires, sont en demande de transcendance (qui est l'autre nom de la providence). Ne voulant pas endosser les habits de majesté de l'homme providentiel, Benoit Hamon s'interdit lui-même de gagner. Au fond, il n'y a jamais songé, déjà lorsqu'il me passait un bout de pain et que je lui versais un jus d'orange, un soir dans un restaurant de Château-Thierry.

lundi 20 février 2017

Les mots qui choient, les mots qui choquent



Le débat public, depuis quelques années déjà, se réduit à des querelles de mots, où les idées et les faits passent au second plan, sinon sont complètement ignorés. Du coup, la confrontation politique est faussée, et même souvent inexistantes. La semaine écoulée en a donné à nouveau deux parfaits exemples, à travers les prises de position d'Emmanuel Macron.

Le candidat à la présidentielle condamne la colonisation française. C'est un point de vue qu'on peut très bien ne pas partager, discuter et contester. Mais qu'on le fasse avec des arguments, pour que l'échange soit intéressant et que les citoyens se fassent leur idée. Eh bien non : on chicane Macron sur l'expression "crime contre l'humanité", qui ne serait pas juridiquement appropriée. Mais qu'en avons-nous à faire ! Nous ne sommes pas dans un prétoire, entre juristes, mais dans un débat politique. On a bien compris ce que Macron voulait dire, crime contre l'humanité ou pas.

Le candidat lui-même, qui ne peut pas faire abstraction de son époque, s'est senti obligé d'entrer dans la précision sémantique, en rectifiant que par crime contre l'humanité il entendait un crime contre l'humain, ce qui change tout, vous en conviendrez ... Dans la même veine, on a cherché des noises à Macron, en dénonçant sa prétendue contradiction : dire que la colonisation a été à la fois civilisatrice et barbare. Eh bien non, il n'y a pas contradiction, de même qu'Hitler, sans contradiction, a réduit l'inflation, créé des emplois , construit des logements et des routes et instaurer un régime totalitaire, barbare, criminel.

Emmanuel Macron est trop bon. Sa bienveillance peut-être le perdra, dans ce monde de brutes, de cyniques et d'hypocrites qu'est la politique. Il s'est fendu d'une nouvelle distinction sémantique : ne pas s'excuser pour les propos tenus, mais s'excuser auprès de ceux qu'il a pu blesser. D'une certaine façon, c'est une confirmation de l'adage : il n'y a que la vérité qui blesse. Aujourd'hui, nous voulons des mots qui cajolent et qui caressent. On ne cherche pas à être convaincu, mais à être consolé. Espérons qu'Emmanuel Macron y soit parvenu.

Autre problème langagier auquel le candidat a été confronté : dans L'Obs, son propos sur les anti-mariage homosexuel, qui se sont sentis, selon lui, "humiliés". Le mot a fait bondir, parce que l'humiliation est la marque de la victime, qu'il y a une surenchère en la matière, que tout individu cherche sincèrement à se faire reconnaître comme victime de quelque chose, notre nouvelle Légion d'honneur. Dire des partisans de la Manif pour tous qu'ils se sont sentis humiliés, leur accorder donc le statut de victimes, c'est paraître épouser leur cause, sembler se mettre de leur côté : voilà comment les propos de Macron ont été perçus. Les pro-mariage se sont sentis humiliés d'entendre que les anti-mariage se sentaient humiliés. Le sentiment devient un argument et un contre-argument. Mais un sentiment est aussi loin de la vérité que les températures ressenties sont éloignées des températures réelles (avez-vous remarqué que la météo, qui est pourtant une science, insiste surtout sur les premières ?).

Ce qui devrait seulement nous préoccuper, c'est la vérité : oui ou non, Macron est-il favorable au mariage homosexuel ? La réponse est sans aucune hésitation : oui, Macron a toujours été, sans réserves, le défenseur de cette loi. Alors, quels poux dans la tête va-t-on lui chercher ? Le candidat s'est mis dans une autre tête que la sienne, celle des manifestants contre ce mariage, qui ont été, de fait, traumatisés, se sont sentis humiliés. Le reconnaître, est-ce les approuver ? Bien sûr que non !

Mais alors, pourquoi Macron fait-il ça ? Pour la même raison que moi, sur ce blog, il y a quelques années, avais écrit et déploré que l'adoption de cette loi se fasse dans ces conditions-là. Car une large majorité de l'opinion était favorable à l'extension du mariage aux couples homosexuels. De plus, les anti-PACS d'il y a 15 ans ne l'étaient plus, en grand nombre, aujourd'hui. Il m'a donc toujours semblé que cette réforme aurait pu se faire autrement, sans conduire à jeter des centaines de milliers de personnes dans la rue, provoquant un regain d'homophobie chez les plus extrêmes.

Macron ne critique pas à l'évidence le mariage homo, mais les conditions dans lesquelles il a été instauré. Pour être honnête jusqu'au bout, peut-être que l'affrontement aurait été inévitable, même en adoptant un souci d'apaisement. Mais du moins les pouvoirs publics auraient-ils tout tenté pour une évolution en douceur. Le problème de la France, c'est qu'elle vit dans le drame politique en permanence, qu'elle va jusqu'à s'en inventer lorsque le consensus est possible, comme ces gens qui ne se sentent à l'aise que dans le conflit. Emmanuel Macron veut rompre avec cette culture-là, et il a raison.

dimanche 19 février 2017

Les Témoins de Macron



Ce matin, sur le marché du Faubourg d'Isle, le chaland trouvait des patates, des endives et du Macron. Pourquoi je distribue ? Par intérêt ? Non, je n'ai pas besoin de Macron. Par devoir ? Non, Macron n'a pas besoin de moi. Par conviction ? Non, les citoyens n'ont besoin ni de Macron ni de moi pour se faire leur opinion, souvent devant la télévision. Alors, pourquoi distribuer ? Ne le répétez pas : par plaisir. Plaisir de quoi ? D'être là, sous un ciel bleu, dans l'air vif, au milieu des gens, à les rencontrer, les écouter, discuter avec eux. 

Ce n'est pas tant le prospectus distribué, avec Jean-Marc, qui est important, mais notre présence et notre disponibilité. Voilà un florilège des réactions entendues : - Macron, je l'aime bien, je voterai pour lui. - Ah ! non, pas ce pédé-là. - C'est tous des brigands. - Macron, y s'ra bon pour dans cinq ans. - Moi, c'est Le Pen. Vive la France ! - Macron, il a pas le temps d'avoir eu des casseroles. - Il y a encore du lait qui coule de son nez. - Fillon, il est cuit. - C'est bien, ce que vous faites dans le journal. - 10 élèves par classe en CP et CE1, c'est utopique, c'est trop petit. - Je ne vote plus. - Votre soutien à Macron, j'ai cru que c'était sarcastique. - C'est truqué, les élections. - Hamon, il doit tout à Hollande, et maintenant il lui crache à la gueule. - J'apprécie Macron mais je suis pour Mélenchon. - etc.

Tonalité d'ensemble : bienveillance générale envers Macron, beaucoup de passants prennent le papier, sourient et remercient. Mais beaucoup d'indifférence aussi envers les élections, un rejet de la politique et des élus, le dégoût envers le pouvoir et l'argent. La droite se rend-t-elle compte des dégâts provoqués par l'affaire Fillon dans l'opinion ? C'est terrible ... Et puis, sous-jacente, pas toujours clairement exprimée mais effleurant souvent, perceptible : la tentation de l'extrême droite, par écoeurement.

A quelques mètres de nous, deux Témoins de Jéhova sont là, eux aussi, debout, présents tous les dimanches. A chacun sa table, à chacun son dieu, à chacun son espérance. Nous terminons au café L'Ostende, à l'entrée du marché. Des clients ont laissé le tract sur la table : "En marche, la France ! Emmanuel Macron président."