vendredi 29 juillet 2016

Tragi-comique



C'est un fait étrange, souvent confirmé : le comique côtoie la tragédie, pour qui a l'œil et l'oreille. On pleure et on se surprend à rire en même temps, comme lors d'une cérémonie d'enterrement un détail cocasse peut déclencher un malencontreux fou rire. Dans la tragédie qui frappe la France, le comique n'est pas non plus absent. Quelques exemples :

- Cherchez la faille, et non plus "cherchez la femme" : c'est le petit jeu après chaque attentat. A la limite, le mal n'est plus dans ses auteurs, mais chez ceux qui n'ont pas pu empêcher l'attentat. Résultat : la remise en cause permanente des forces de l'ordre, qui font pourtant tout ce qu'elles peuvent, mais n'ont pas encore la capacité à réaliser des miracles. C'est drolatique.

- Le président et le cardinal, descendant l'allée centrale de Notre-Dame, sous les applaudissements et l'agitation d'un drapeau tricolore. Les catholiques ne savent plus se tenir : ont-ils oublié qu'on n'applaudit pas dans une église, qui n'est pas une salle de spectacle ou de meeting ? Quant au drapeau, même à la Libération de Paris, on ne se serait pas permis. Bon, je suis content pour mon Hollande, si impopulaire, et acclamé aujourd'hui par les cathos. Mais, au fait, qu'ont-ils exactement applaudi ?

- La mère du terroriste Petitjean a pris la défense de son fils, "doux", "calme", "bon Français", "pas impliqué". "Je n'ai pas enfanté un monstre", dit la dame. Non, pas un monstre, juste un égorgeur de prêtre. A la suite, un ami de Petitjean confirme : il était contre Daech, il condamnait l'attentat de Nice. On n'ose pas imaginer ce que le terroriste aurait fait s'il était favorable et avait approuvé ! Le responsable de sa mosquée y va aussi de son soutien : Petitjean était "modéré", son comportement était "exemplaire". Là, franchement, nous sommes pris d'un rire à décrocher les étoiles.

- Dalil Boubakeur, recteur de la Grande mosquée de Paris, déclare aujourd'hui à la presse régionale : "Le temps n'est plus à la prière". Je pensais pourtant que c'était la fonction essentielle d'un homme de foi. Les autorités musulmanes invitent leurs ouailles à assister dimanche à la messe, en hommage et en soutien. Je suis favorable à toute manifestation de fraternité, mais pas à la confusion des rites et des symboles (pourtant hélas la marque de notre époque). La divine liturgie est la participation active, par l'eucharistie, au sacrifice du Christ, qui n'a strictement aucun sens pour un musulman. N'y a-t-il pas d'autres moyens de s'associer à la peine des chrétiens que celui-là, qui fait perdre sa signification à la messe catholique ?

- Le FLNC a déclaré la guerre à Daech, pour la sauvegarde de la Corse. "Il faut terroriser les terroristes", disait Pasqua. Il n'avait pas pensé qu'il n'y a pas mieux que des terroristes pour terroriser d'autres terroristes, en l'occurrence les cagoulés, les mitrailleurs, les plastiqueurs du FLNC. L'Etat islamique doit trembler.

- A l'émission "C dans l'air" d'hier, l'animateur a fait une grotesque suggestion : après "Je suis Charlie", "Je suis Paris", "Je suis Nice", pourquoi pas un "Je suis catholique" ? Les sociologues, politologues et spécialistes des religions présents n'ont pas sourcillé. Au contraire, ils ont signalé un petit regain de la foi depuis les attentats. Mais que vaut un engagement spirituel dicté par la peur ou le réflexe identitaire ?

- Tous les hommes politiques sont d'accord : nous sommes en guerre. Mais la question militaire n'est jamais soulevée dans le débat public, où il n'est sujet que de sécurité intérieure et de police. Disons-le brutalement : les attentats cesseront du jour où Daech aura été militairement vaincu. L'Histoire nous l'apprend : avec un tel ennemi, aucune négociation n'est possible, aucune attitude purement défensive n'est concevable (c'est pourtant autour de celle-ci, la protection, que tournent les propositions politiques aujourd'hui). Tant que l'Etat islamique existera, nous serons sous la menace des cinglés qui chez nous s'inspirent de lui. Les médias et nos politiques devraient nous entretenir de la solution géostratégique : alliance avec Poutine, soutien au régime syrien, coalition arabo-occidentale, troupes au sol (jamais un ennemi n'est abattu par les seuls bombardements), tout cela devrait faire l'objet de commentaires, de prises de position. Mais non, rien. Mon avis ? Nous déclarons être en guerre, mais nous ne voulons pas la faire.

Oui, il y a du comique dans tous ces éléments tragiques. Le rire de base, c'est le type qui glisse sur une peau de banane et qui fait nous esclaffer, alors que le gars s'est fait mal. Je pense aussi à Chaplin, à son "Dictateur" : Hitler, grotesque, ridicule, comique dans ses mimiques, ses éructations et pourtant l'un des plus grands criminels du siècle dernier. Remarquez bien qu'il n'y a pas que les grands événements qui soient tragi-comiques, l'existence la plus ordinaire l'est aussi : nous sommes nés pour vivre ... et nous allons mourir. Si ça n'est pas tragique, si ça n'est pas comique !

jeudi 28 juillet 2016

Les veilleurs sont toujours là




A Saint-Amand-Montrond (11 000 habitants), un kiosque est au centre de la grande place. Le soir, des jeunes s'y retrouvent pour tuer le temps. Sauf le mercredi, où l'on peut voir 4 à 5 adultes sur des pliants et des coussins, autour d'une petite bougie, récitant, chantant, discutant. Ce sont des "veilleurs", dans le prolongement du mouvement de 2013 contre la loi Taubira portant sur le mariage homosexuel. Qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il neige, ils sont là, imperturbablement, chaque mercredi soir, sans exception, sans vacances, depuis trois ans (en vignette, de gauche à droite : Béatrice, Nathalie et Paul). J'ai voulu les rencontrer, connaître les motivations d'une telle persévérance, en les écoutant, sans débattre avec eux, sans leur faire part de ma propre opinion. Voilà ce que ces veilleurs m'ont dit. A vous de juger.

Au départ, en 2013, ils étaient plus nombreux, 30 à 40 personnes. Chaque veille débute par leur chant fondateur, "Espérance". Mais qu'espèrent-ils donc ? L'abrogation de la loi Taubira, sans démariage des couples existants. Que reprochent-ils à cette loi ? Le mariage homosexuel est "une aberration", pour Paul. "Il bafoue la nature humaine, parce qu'il ne débouche pas sur la vie". "La Terre perd la boule", me dit-il. Béatrice ajoute que ce mariage est "malsain". Nathalie n'est pas en revanche hostile au PACS, à des droits reconnus aux homosexuels. Paul prend l'homosexualité comme "un fait", une attirance intime entre personnes du même sexe, sur laquelle il ne porte pas de jugement. Il reconnaît l'opprobre dont ont longtemps souffert les homosexuels et la condamne.

Le combat des veilleurs est-il religieux ? "Non, l'Eglise ne nous soutient pas". Aucune prière n'est dite durant la rencontre. Pourtant, Béatrice émet un regret : "Il devrait y avoir un prêtre parmi nous ce soir". Leurs références sont philosophiques : ils appuient leur cause sur les textes tirés de la sagesse humaine, me disent-ils. Il y a un mot qui revient souvent dans leur bouche : "anthropologie". Leur conviction, c'est qu'il y a une vérité universelle inscrite dans la nature humaine, que vient contredire la loi Taubira. Ce n'est même pas, pour eux, une question de valeurs (toujours relatives et discutables). Je crois que la réponse à mon interrogation initiale est là : si ces hommes et ses femmes se retrouvent, envers et contre nous, c'est qu'ils ont le sentiment puissant de détenir une vérité, que rien ne peut altérer.

Je les questionne sur la dimension éventuellement politique de leur démarche. Paul me répond qu'il y a bel et bien une dimension politique, à partir du moment où une loi est contestée. Mais Nathalie nuance : "La droite de retour au pouvoir ne fera rien". Béatrice, qui a écrit à Nicolas Sarkozy, a un peu plus d'espoir, auquel Paul n'adhère cependant pas : "Sarkozy a retourné sa veste". Le parti le plus proche de leurs idées, c'est le Parti Démocrate-Chrétien. Deux candidats à la primaire de la droite militent pour l'abrogation de la loi Taubira : Jean-Frédéric Poisson et Hervé Mariton. "Mais ce sont des gens isolés", me dit Nathalie. Et le FN ? "Il n'a pas pris parti non plus contre la loi Taubira, même si des personnes de ce parti peuvent être d'accord avec nous", précise Paul. "On ne peut rien attendre de la politique" (Nathalie). "Ca ne peut passer que par la conversion des cœurs et des idées" (Paul).

Ce que je crois comprendre, c'est que leur action est culturelle. Mais alors, quel peut être le débouché ? Se rencontrer, chanter et réfléchir, est-ce bien utile ? Nathalie a cette formule : "On ne sert à rien, mais on est indispensable". Une autre raison motive son investissement parmi les veilleurs : "Avec le mariage homosexuel, la vente et l'achat d'enfants sont inévitables, puisque ces couples sont stériles". Elle redoute les "fabriques d'enfants". D'où la lutte contre la GPA.

Je leur demande comment qualifier leur mouvement, qui échappe à toute structure religieuse ou politique. Un "rassemblement d'individus", s'accordent-ils. "Et pas de citoyens", corrige Nathalie. Nous avons commencé cette rencontre en veilleurs de jour, nous la terminons en veilleurs de nuit, sur un dernier chant : "Amitié, Liberté". En partant, je ne sais plus qui de Béatrice, Nathalie et Paul m'a dit : "Nous sommes la lumière au milieu des ténèbres". Leur petite bougie va-t-elle encore briller des années et des années, chaque mercredi soir, sous le kiosque de la grande place de Saint-Amand-Montrond ?

mercredi 27 juillet 2016

Assassins et martyrs



Le meurtre de Saint-Etienne-du-Rouvray a suscité dans la presse écrite de plus gros titres que le massacre de Nice. On comprend bien pourquoi : un vieux prêtre égorgé dans un village tranquille, pendant sa messe, est d'une symbolique qui frappe les esprits, même si une petite minorité de Français fréquentent aujourd'hui l'Eglise. Nous avons assisté à un double sacrifice : celui de la liturgie chrétienne, qui célèbre le Bien et la vie (puisque la messe est une cérémonie sacrificielle), celui des tueurs, qui ont eux aussi procédé à un sacrifice, en une sorte de rituel au service cette fois du Mal, de la mort (dont on ne trouve aucune justification à la lecture du Coran). Tout crime est horrible. Mais quand la symbolique s'en mêle, le traumatisme est d'autant plus grand.

Ce qui était également frappant, mais en positif, c'est la réaction des hommes d'Eglise hier, calmes, ne cédant à aucune sentimentalité compassionnelle, sans pleurs, presque impassibles devant l'horreur, pour justement ne pas lui donner prise, ne pas en rajouter et l'augmenter. Les prêtres tiennent des propos qui ne sont plus les nôtres, qui tranchent avec l'époque, qui en viendraient presque à nous étonner. Ils ne cherchent pas à "comprendre" : eux savent, depuis très longtemps, que le mal est à l'œuvre dans le monde. Ils ne s'effondrent pas en larmes, parce qu'ils ont une espérance. Qu'on soit croyant ou non, il est bon d'entendre ces réactions inhabituelles.

A propos des islamistes et de leur sacrifice (de leur vie et de celle des autres), on emploie assez souvent le nom de "martyr", qui est pourtant faux. Le martyr au sens chrétien est quelqu'un qui meurt dans la défense de sa foi, mais sans jamais faire périr autrui. Le martyr au sens commun (l'enfant martyr) désigne la victime innocente d'un traitement cruel. L'islamiste radical ne correspond pas évidemment pas à l'une ou à l'autre de ces définitions. Il n'est pas un martyr, en aucun sens du mot, ni non plus le combattant d'une armée : c'est un assassin, au sens étymologique et historique.

Le mot d'assassin remonte à une secte chiite, mystique et criminel, suicidaire et nihiliste, au XIe siècle, dont les membres étaient entièrement soumis à leur chef, qui les envoyait tuer tous ceux qui ne partageaient pas leur fanatisme. Assassin aurait pour racine haschisch, les tueurs absorbant cette substance hallucinogène pour avoir des visions paradisiaques et se donner la force de commettre leurs crimes. Les siècles ont passé, le contexte a changé, les protagonistes ne sont plus les mêmes, mais quelque chose reste : la folie de faire le mal au nom du bien, dans une sorte d'état second qui est celui de la violence et de la haine.

mardi 26 juillet 2016

Agent Bertin, obéissez !



La polémique entre la policière municipale Sandra Bertin et le ministre de l'Intérieur est une embrouille dans laquelle je ne veux pas entrer. S'il y a faute des uns ou des autres, c'est la justice qui le dira. A défaut de connaître les causes, nous constatons en tout cas les conséquence : la mise en cause de l'Etat à son plus haut niveau, alors que nous sommes en situation de guerre et que nous venons d'être frappés par un troisième attentat de masse. C'est évidemment inacceptable.

Un policier municipal est un fonctionnaire, qui a un devoir d'obéissance envers sa hiérarchie, surtout dans la période que nous traversons. Dans le désordre qu'essaie d'instaurer le terrorisme, la première réponse est celle du maintien de l'ordre, du bon fonctionnement des institutions. De ce point de vue, l'agent Sandra Bertin commet une mauvaise action, contredit sa mission, n'est pas à la hauteur de son uniforme et de l'arme qu'elle porte. Elle n'a pas à faire le show, flanquée de son avocat, à la télévision. Elle ajoute de la confusion à la confusion. Quand mon proviseur me livre une consigne, je l'applique, même quand je ne suis pas d'accord. Je peux bien sûr m'entretenir avec lui en privé, pour lui signifier mes réserves, mais pas publiquement. Et si le chef d'établissement en reste à ce qu'il a décidé, c'est à moi d'obtempérer. Sinon, il n'y a plus de chef, ni d'établissement.

Andy Warhol prédisait à chacun son quart d'heure de célébrité grâce à la télé. Sandra Bertin y a manifestement droit, un peu plus qu'un quart d'heure, notamment grâce à BFMTV. Est-elle instrumentalisée par des politiques ? Je n'en sais rien ; encore une fois, ça ne m'intéresse pas. Mais ceux qui se risqueraient à ce petit jeu en subiraient vite les retombées négatives.

Je vais encore plus loin : si Bertin avait raison et Cazeneuve tort (ce que je ne crois pas), c'est la policière qui aurait tort et le ministre qui aurait raison. Car les motifs personnels des uns ou les états d'âme des autres n'ont aucune part dans cette affaire. La seule chose qui importe, qui prévale sur tout le reste, c'est la raison d'Etat. Nous sommes en guerre, nous avons à lutter contre un ennemi invisible qui peut surgir n'importe où et à n'importe quel moment, nous devons rester unis, le gouvernement se doit d'assurer la protection des Français : en comparaison à ces tâches, que vaut l'indiscipline d'une policière municipale à propos de soi-disant pressions et d'un rapport modifiable ou pas ? Rien du tout.

lundi 25 juillet 2016

Prière pour les mécréants



Parmi tous les commentaires et analyses sur l'attentat de Nice, il y a eu la somme habituelle des banalités, des clichés et des injonctions. A ce jour, la réflexion la plus intéressante me semble être celle de Riss, dans son éditorial de Charlie hebdo, intitulé "Prière pour les mécréants". Non que je sois forcément d'accord avec ce qu'il écrit. Mais c'est intéressant, argumenté et c'est un texte qui prête à réfléchir.

Première idée : l'attentat est lié à la religion, affirme Riss, qui regrette la psychologisation fréquente de tels crimes. Oui et non. Oui, parce que l'islamisme radical est bien le déclencheur. Mais la tête qui est passée à l'acte n'était guère musulmane. Surtout, les instances religieuses l'ont condamné. C'est seulement une organisation d'abord politique et militaire, Daech, qui s'en est réclamée en le récupérant. Donc, contrairement à Riss, je ne pense pas qu'on puisse parler d'un crime religieux.

Deuxième idée : la fameuse "radicalisation rapide". "L'histoire des religions est pleine de conversions express", dit Riss, qui avance trois exemples : Henri IV, l'empereur Constantin, saint Paul. La démonstration, de mon point de vue, n'est pas recevable. Aucun de ces cas particuliers ne s'apparente, de près ou de loin, à l'assassin niçois. Henri IV se convertit rapidement du protestantisme au catholicisme pour des raisons exclusivement politiques. L'empereur Constantin se convertit certes en une nuit et commet ensuite des massacres. Mais c'est un chef militaire qui mène des batailles : chrétien ou pas, c'est un guerrier, et c'est à ce titre qu'il tue, pas au nom de sa foi. Quant à saint Paul, il était "radicalisé" avant le chemin de Damas, puisqu'il persécutait, en pharisien, les chrétiens. Sa conversion rapide au christianisme lui a fait au contraire renoncer à toute violence.

Le tort de Riss est méthodologique : il compare ce qui n'est pas comparable, il fait des anachronismes. "Comparaison n'est pas raison", comme dit l'adage. La pensée pertinente ne cherche pas à rapprocher, mais à différencier : elle s'efforce de cerner la singularité d'un événement, pas à le réduire à d'autres événements. Commettant la même erreur formelle, Riss prétend que "ce genre de crimes (d'inspiration religieuse) sont réalisés comme des prières" (!) : pas besoin de gros moyens, n'importe quel endroit convient, il suffit d'y croire. L'argument comparatif et réducteur n'est pas logiquement défendable. En apparence, Riss a raison : on tue comme on prie. Mais ce n'est qu'une apparence, un paralogisme. Je pourrais tout aussi bien, dans la même fausse logique, soutenir que faire l'amour, c'est comme tuer et prier : ça n'exige pas de gros moyens, on peut le faire n'importe où, il faut simplement être motivé. Et là, on voit que ça ne va pas : copuler, tuer, prier sont des actes spécifiques, qu'on ne peut ni rapprocher, ni assimiler, sinon par facilité.

Ceci dit, j'ai deux points d'accord avec Riss. Le premier, c'est que la religion, parce qu'elle est en rapport avec l'absolu, est quelque chose de dangereux. Ce ne sont pas les athées qui le disent d'abord, mais les plus grands mystiques ! C'est saint Paul qui explique que la foi est une folie (mais positive, non pathologique en ce qui le concerne). Le deuxième point d'accord, le plus fort, c'est que "les forces de l'ordre n'arriveront jamais à venir à bout de ces attentats si elles misent trop sur la technique". Oui, c'est pourquoi je ne crois pas du tout au discours sécuritaire qui se déchaîne en ce moment. Non pas qu'il me gêne en soi : je suis tout autant répressif que n'importe qui, et pas du tout laxiste ou angélique. Mais je le crois inopérant, illusoire. Alors, on fait quoi ? La dernière phrase de l'athée et anticlérical Riss est étonnante : "A notre tour d'avoir la foi" (!). Oui, il a complètement raison. Reste un ultime question : De quel foi devons-nous nous réclamer pour lutter contre le mal et la violence ? Mais ça, c'est une autre histoire ...

samedi 23 juillet 2016

Thierry Vinçon zen




C'est plus fort que moi : dès que je suis quelque part, il faut que je m'intéresse à la politique. A Saint-Amand-Montrond, ma ville natale, je fais quoi dans cette situation-là ? Comme partout ailleurs, je me rapproche du premier concerné : le maire de la commune, ici Thierry Vinçon (Les Républicains, mais modéré). Nous nous sommes donnés rendez-vous sur le marché, ce samedi matin. Pour une fois, il n'est pas en chemise blanche, mais en polo rouge. Et c'est parti : une bise par ci, une poignée de main par là, un bonjour monsieur le maire ou un salut Thierry. Les gens n'arrêtent pas, lui non plus : qu'est-ce que nos concitoyens sont bavards !

Pour être plus tranquilles, nous nous refugions dans une crêperie. Je n'aborde pas les sujets qui fâchent, inutile, mais demande à Thierry Vinçon sa destination de vacances. Surprise : 15 jours dans un monastère zen en Dordogne ! Après la disparition récente de ses parents, il a besoin de calme et de silence. Mais ce n'est pas nouveau chez lui : ce haut fonctionnaire qui travaille au ministère de l'Intérieur a toujours eu besoin de spiritualité, qu'il va chercher dans le bouddhisme comme dans une quête plus initiatique, plus symbolique. Dans la crise existentielle de la quarantaine (c'est maintenant un quinqua), n'aurait-il pas aimé se faire moine ? Il n'empêche : on a du mal à imaginer monsieur le maire faisant zazen, en position du Bouddha, vêtu d'un kimono et les yeux mi-clos, attendant le nirvana.

Et la politique dans tout ça ? Thierry Vinçon aurait bien tenté la députation pour l'an prochain, contre le célèbre Yann Galut, le sortant socialiste. Mais les instances de son parti ont féminisé la circonscription : c'est donc Annie Lallier qui ira. Déçu, Thierry ? Non, zen. Et puis, son très cher adversaire, Louis Cosyns, du même parti, ne pourra pas se présenter : de quoi consoler ! Quoiqu'il se dit en ville que le maire de Dun-sur-Auron pourrait quand même candidater en dehors de toute investiture. Mais le maire de Saint-Amand est confiant dans les chances de sa vice-présidente à la communauté de communes et au conseil départemental. Zen là aussi.

En revanche, une autre de ses conseillères municipales, adjointe aux quartiers, le satisfait moins : c'est Magalie Moine, à qui il a retiré sa délégation, parce qu'elle ne faisait pas le travail attendu. Lors de la dernière séance du conseil municipal, quatre élus de sa majorité ne l'ont pas suivi, en s'abstenant. Je demande à Thierry Vinçon si son autorité n'est pas écornée : non, "au contraire, c'est très bien comme ça", me répond-t-il. Le maire est tolérant, n'oblige personne, peut comprendre les motivations des uns et des autres. Zen, forcément zen.

Nous nous quittons sous un beau soleil. Je lui souhaite de bonnes vacances en Dordogne, méditation et sagesse. Que l'esprit du Bouddha soit avec toi, Thierry !


En vignette : le maire de Saint-Amand-Montrond au côté de Françoise et Jérémie, du théâtre de la Carrosserie Mesnier, qui propose en plein marché, chaque samedi, une intervention de crieur public.

Pas de billet dimanche.

vendredi 22 juillet 2016

Démagogie sur mesure



Vous connaissez sûrement Yann Galut ? C'est le député socialiste du Cher, circonscription de Saint-Amand-Montrond, qu'on voit souvent à la télé. C'est un "bon client" : il passe bien à l'écran, s'explique clairement. Ils ne sont pas tant que ça, les parlementaires à se faire connaître nationalement. Mais la notoriété a son revers : elle attise la critique, y compris injuste. C'est ce que je constate en ouvrant le quotidien "Le Berry républicain", dans son édition d'hier, avec ce gros titre en première page : "Yann Galut épinglé pour ses costumes", et cette explication : "Le député se serait fait faire trois costumes, pour 1 800 euros, par un tailleur venu à l'Assemblée".

Dans ce genre d'affaire, il y a deux réactions possibles : soit le silence de mépris, parfaitement mérité ; soit la riposte argumentée. Ni l'un ni l'autre ne sont satisfaisants. Dans le premier cas, on laisse enfler l'infamie, laissant entendre qu'elle est légitime ; dans l'autre cas, en discutant de la chose, on lui donne une certaine valeur, on nourrit la polémique en croyant la désamorcer. Pas facile. Mais je crois que la deuxième attitude est tout de même la meilleure, en vertu du principe excellent qu' "en politique, il ne faut rien laisser passer". Allons-y :

Le député a-t-il fait quelque chose d'illégal ? Non, il emploie son indemnité comme il l'entend. Les costumes font partie des frais de représentation. Le député a-t-il fait quelque chose d'immoral ? On peut penser qu'il est normal qu'un élu, à ce niveau, s'habille correctement, à la fois pour sa présence sur le terrain et ses passages dans les médias. Trois costumes, est-ce de trop ? Je ne crois pas. N'étant pas spécialiste ni amateur de bonne coupe ni de joli tissu, je suppose néanmoins qu'il faut disposer d'un jeu de complets vestons pour assurer. Quant au prix, je ne le trouve pas très onéreux. 600 euros pour un costume confectionné par un tailleur, c'est dans la moyenne de ce qui est correct. On pourrait même s'attendre à beaucoup plus. Est-ce une lubie personnelle du député, qui serait atteint de la folie des grandeurs ? Non plus, puisqu'il a répondu à une offre collective dont d'autres parlementaires ont bénéficié. On peut même penser que le coût aurait été bien supérieur, si Yann Galut était allé comme tout le monde dans un magasin.

Rien d'illégal, rien d'immoral, rien de personnel : alors, pourquoi s'en prendre à Galut, pourquoi laisser entendre qu'il aurait commis un abus, qu'il serait un privilégié (car c'est ce que l'opinion publique retiendra) ? Le droit à l'information, le besoin de transparence sont-ils des justifications ? Non, d'abord parce que cette "révélation" n'est pas une information (ou alors n'importe quoi est une information); ensuite et surtout parce que cette "information" n'est pas neutre, elle a un sens, un présupposé, elle nous dit quelque chose : "les élus (...) profitent de leur position pour se servir avant de servir". C'est vieux comme la République, ça s'appelle la démagogie, l'antiparlementarisme ou, comme on dit aujourd'hui, le populisme.

Quelle est l'origine de cette lamentable querelle ? Un certain Philippe Pascot, que je ne connais pas, mais qui me semble bien peu honnête. Il est l'auteur de trois ouvrages, dont les titres désignent le personnage : "Délits d'élus" (2014), "Pilleurs d'Etat" (2015) et "Du goudron et des plumes" (2016). C'est dans ce dernier ouvrage que ce petit justicier évoque les costards de Galut. Il y a des chasseurs de primes et des chasseurs de têtes : Pascot est un chasseur d'élus. Il me fait penser, pour ce que j'en sais, à Jean Montaldo, qui avait prospéré, il y a quelques décennies, dans cette veine empoisonnée. Au nom de la vérité, mine de rien, on dégueule sur la République, au profit de qui vous savez, lors des prochains scrutins.

On ne peut pas s'empêcher de faire le parallèle avec le reproche récent fait à Emmanuel Macron sur le coût de son costume, qu'on ne connaît d'ailleurs pas. Depuis une quarantaine d'années que je m'intéresse à la politique, je n'ai jamais vu de telles critiques, vestimentaires, adressées aux politiques. C'est un très mauvais signe pour notre démocratie. L'article du "Berry républicain" se termine ainsi : "S'il n'y a pas d'illégalité, il y a au moins une facilité que n'a pas Monsieur-Tout-le-Monde, et de très loin". Toute la question est là : un parlementaire est-il Monsieur-Tout-le-Monde ? Pour moi, non. Ce n'est pas n'importe qui : c'est l'élu du peuple, c'est le représentant de la République. Ces formules peuvent faire sourire, mais quand on est républicain, on les prend au sérieux. Quand Yann Galut enfile son costume, ce n'est pas pour aller en soirée ou faire le beau : c'est pour exercer son mandat. La "facilité" qui lui est accordée se retrouve dans d'autres activités professionnelles. Et puis, rappelons qu'elle a le mérite de coûter moins cher aux contribuables qu'un achat équivalent, à l'extérieur de l'Assemblée. Peut-être que les démagogues, si prompts à compter les sous des élus, seront sensibles, enfin, à ce dernier argument ?