vendredi 1 août 2014

La fête à Europe



Avant hier, c'était la fête à Europe, devant l'ancien local de l'ADSEA, association départementale de sauvegarde des enfants et des adultes (vignette 1, l'heure du repas, une auberge espagnole). La dénomination administrative fait assez sévère, presque inquiétante, mais la réalité est plus gaie, plus vivante : derrière les difficultés sociales, il y a des gens, des histoires, des énergies.

La rue des Frères Lumière a été barrée à la circulation, la musique s'entend dans tout le quartier, il y a des jeux picards et beaucoup d'enfants, qui crient, qui s'amusent, qui courent un peu partout, des petits noirs joyeux, de bonnes odeurs de barbecue, le tout surveillé de haut et de loin par un groupe de mères africaines assises, en train de causer (vignette 3).

Christophe Genu se débrouille très bien au dessus des flammes, dans la cuisson des merguez, Geoffrey Louis à ses côtés (vignette 2). Non loin, Nicole Jullien s'occupe aussi. Ce sont les trois mousquetaires de l'ADSEA, depuis dix ans sur le terrain, qui viennent parfois nous rendre visite au ciné philo. Quel boulot ils font ! Prévention, protection de l'enfance, sortir les gamins du quartier, les ouvrir à ce qu'ils ne connaissent pas. Les 8-25 ans sont concernés. Jean-Philippe Daumont, des Eclaireurs de France, est lui aussi passé à la fête, en partenaire, pour saluer tout ce travail. Bon courage à eux. Et que les élus, les responsables politiques s'intéressent à ce qu'ils font, les soutiennent, parce que c'est fondamental. Sans eux, que deviendraient nos quartiers ?

jeudi 31 juillet 2014

Jaurès et les manipulateurs



Pendant deux ans, je suis passé presque chaque jour de la semaine devant le café du Croissant, là où a été assassiné il y a un siècle Jean Jaurès. Je travaillais alors dans une régie publicitaire, tout à côté, rue d'Uzès. Aujourd'hui, voyant le président de la République se rendre sur les lieux, je me suis dit qu'il rendait à Jaurès le plus bel hommage qui soit : dans le recueillement et le silence. Quand je vois tous les bavards qui s'agitent autour de sa mémoire, en vue de récupérer et de manipuler le plus grand des socialistes, j'apprécie d'autant plus l'attitude digne de François Hollande.

Les manipulateurs, parlons-en ! Je passe sur la droite et encore plus sur l'extrême droite : se référer, pour eux, à Jaurès, c'est comme si le pape se rangeait derrière un bouffeur de curé. C'est grotesque, il n'y a rien d'autre à en dire. Non, les manipulateurs auxquels il faut répondre et riposter, ce sont ceux qui nous viennent de la gauche radicale, qui commence avec certains éléments de l'aile gauche du PS, passe par Jean-Luc Mélenchon et le PCF, et se termine à l'extrême gauche. Quelle est la petite manip de ces donneurs de leçons ? Laisser croire que les socialistes de gouvernement auraient trahi leur maître, dont eux, pontifes de la gauche dite authentique, seraient les fidèles et les héritiers.

Cette manipulation, qui peut faire illusion, il nous faut la retourner. C'est assez facile, comme il est assez facile de démonter un mensonge. Jean Jaurès n'a jamais été un révolutionnaire, mais un réformiste profond (voilà pourquoi seul le parti socialiste peut s'autoriser de sa pensée). Démonstration :

1- Politiquement, Jean Jaurès a défendu les institutions républicaines, que la gauche radicale de son époque contestait, parce qu'elle les trouvait trop bourgeoises, parlementaires, pas assez lutte de classes.

2- Economiquement, Jean Jaurès ne prône pas l'abolition de la propriété privée, à la différence de l'aile gauche de son temps, qui se voulait collectiviste. En revanche, il demande la nationalisation des grands moyens de production et d'échange.

3- Philosophiquement, Jean Jaurès s'inscrit dans une démarche humaniste, en faveur des droits de l'homme, par exemple en défendant le capitaine Dreyfus. L'extrême gauche refuse d'entrer dans ce genre de combat et lui reproche son engagement.

A gauche, quel est l'adversaire de Jaurès ? Jules Guesde, le représentant d'alors de la gauche de la gauche. Déjà, en ce temps-là comme encore maintenant, les sectaires s'en prennent à la vie personnelle : ils reprochent à Jaurès la communion de sa fille, censée signifier sa trahison du prolétariat. Oui, même le grand Jaurès a dû subir l'injure, passer pour un traître, un faux socialiste ! On voit que l'histoire est ancienne et qu'hélas elle se répète ...

Il existe aussi, au sein même des réformistes cette fois, une manipulation en quelque sorte de bonne foi, mais intellectuellement malhonnête, toute manipulation, quel qu'en soit le motif, étant condamnable. Il s'agit de ceux qui laissent croire que la pensée de Jean Jaurès serait utilisable comme telle, aujourd'hui encore, qu'il suffirait de se référer à elle pour que le socialisme actuel marche droit. Je souris toujours beaucoup de voir des laïques, libres penseurs et rationalistes, s'entourer d'icônes sacrées, d'images pieuses et de bibles. C'est une manipulation par anachronisme (et parfois par ignorance). Car une bonne partie de la pensée de Jaurès a perdu de son sens, pour trois raisons essentielles :

a- Jean Jaurès a été un grand parlementaire, mais jamais ministre, ni chef de gouvernement. Sa pensée et son action, aussi honorables et valeureuses soient-elles, ne relèvent pas d'une gauche de pouvoir, assumant des responsabilités nationales, étant amenée à prendre des décisions. La comparaison avec la gauche contemporaine trouve là ses limites.

b- Jean Jaurès est un homme du XIXe siècle. Il n'a pas connu le capitalisme fordien, tayloriste des années 30, le capitalisme consumériste des années 60, le capitalisme financiarisé et mondialisé des années 90. La réalité économique d'aujourd'hui lui échappait donc en grande partie.

c- Jean Jaurès évoluait au sein d'une gauche qui avait les mains propres, qui versait son sang dans les combats ouvriers (la Commune de Paris). Cette gauche n'avait pas encore connu la tragédie du communisme, les régimes totalitaires, leur effondrement sous la poussée des peuples opprimés. Il est donc bien difficile de situer la pensée de Jaurès dans un contexte historique complètement modifié (aurait-il toujours été favorable à la collectivisation des moyens de production, constatant ce qu'il en est advenu dans les régimes communistes ?).

La vérité, auquel il faut rester, c'est que Jean Jaurès a été, en son temps, un socialiste réformiste, le plus grand de son temps. Tout le reste, les surinterprétations actuelles, ne sont que des tentatives de manipulation. C'est pourquoi François Hollande, je le redis, a bien fait de respecter l'homme et sa pensée, dans un hommage ému et silencieux. Il n'y a rien de pire que de vouloir faire parler les morts.

mercredi 30 juillet 2014

Scoops de rentrée



Les vacances servent à préparer les activités de rentrée. Je vous livre quelques scoops. D'abord, le ciné-philo, dont les trois prochaines séances sont fixées. Le 15 septembre, Le beau monde, de Julie Lopes-Curval, sur le thème des différences sociales. Le 13 octobre, avec nos amis de la Ligue de l'enseignement de l'Oise, ce sera, comme chaque année, le festival Les Yeux ouverts sur l'immigration, décentralisé à Saint-Quentin, avec un film ancien de 10 ans, d'une autre Julie, Bertuccelli : Depuis qu'Otar est parti. Enfin, Le 17 novembre, nous aurons le plaisir de présenter le dernier Wim Wenders, Le sel de la terre, qui sortira le mois prochain, tout comme Le beau monde. Madame Zann, la directrice du cinéma, aura de nouveau la gentillesse de nous offrir une collation légère à l'issue du débat, pour favoriser des échanges plus personnels.

Le 30 août, au Centre Léo Lagrange, à Harly, une trentaine d'associations organiseront la Journée de lutte contre la discrimination des personnes handicapées et m'ont fait appel pour animer, en compagnie de Karim Saïdi, conseiller municipal délégué à la mairie de Saint-Quentin. C'est une journée très conviviale, avec tout un tas d'activités ludiques. Le 20 septembre, reprise des conférences philosophiques à la bibliothèque municipale Guy-de-Maupassant, dans un cadre un peu spécial puisque ce sera la Journée du patrimoine : on m'a proposé de disserter sur le thème "Patrimoine culturel, patrimoine naturel", dans une intervention à deux voix, puisque je serai accompagné de mon collègue et ami Philippe Henry.

Le lendemain, retour au musée de la Caverne du Dragon, entre Laon et Soissons, pour l'animation d'un café philo dont je n'ai pas encore formulé précisément la question, mais qui traitera des rapports entre la guerre et la nature (nous sommes toujours dans l'inspiration des Journées du patrimoine, qui s'emparent cette année de l'écologie). Début octobre, le 4 ou le 11, c'est encore à définir, Michèle Cahu, qui prépare un hommage au professeur de lettres d'Henri-Martin Gilbert Collet, m'a sollicité pour un débat autour de Denis Diderot (un des auteurs préférés de Gilbert). Le 18 octobre, en attente là aussi de précisions, une AMAP (association pour le maintien d'une agriculture paysanne) projettera un documentaire sur son fonctionnement et ses actions, le 22 octobre, au Conservatoire de Musique. Devinez qui est chargé du débat ? Le 22 novembre, deuxième conférence de la saison à la bibliothèque, à propos d'un écrivain que plus personne ne lit et qui pourtant m'enthousiasme : Léon Bloy.

Voilà pour l'instant, aux dernières nouvelles, qui se compléteront au fur et à mesure. Vous voyez, il y a de quoi faire ...

mardi 29 juillet 2014

C'est la guerre



Les prises de position en France sur ce qui se passe au Proche Orient me semblent fréquemment passer à côté du sujet. Elles sont souvent le reflet de notre bonne conscience occidentale, la projection de nos valeurs nationales sur une situation étrangère et incomprise. Par exemple, parler de "conflit" israélo-palestinien est impropre, puisqu'il s'agit littéralement d'une "guerre", à quoi nous ne nous sommes plus habitués : la France continue pourtant à faire la guerre, mais dans des pays lointains, sans conséquences sur le sol national, dans une disproportion totale de forces, qui rend même incertaine l'utilisation du mot "guerre" (c'est pourquoi on emploie plutôt l'expression d'"intervention" militaire, à juste titre).

Entre Israéliens et Palestiniens, nous assistons à une véritable guerre. Or, chez nous, les amis de la Palestine se rangent en général derrière une attitude humaniste, moraliste (dénonciation des morts civils), parfaitement honorable mais peu convaincante devant un état de guerre, où forcément, hélas, les peuples sont les premières victimes. De même, les amis d'Israël essaient de nous persuader que l'Etat hébreu mène une opération de police contre des terroristes que les méthodes condamnent : sans doute, mais on qualifie toujours de "terroriste" le résistant qui se bat pour une cause politique qui mérite d'être prise en compte, qui excède largement la discussion sur les moyens (en l'occurrence, la fin est de permettre au peuple palestinien de mener une vie digne sur un territoire respecté).

Dans une guerre, il est difficile de prendre partie, les intérêts et les visées de chaque camp étant légitimes. La facilité, c'est de renvoyer les protagonistes dos-à-dos. Je vois un autre défaut à éviter, dans lequel me semble tomber l'extrême gauche française : plaquer ses propres passions, ses références idéologiques sur cette guerre pourtant singulière. J'ai l'impression que nos camarades communistes surinvestissent et réinterprètent l'événement à partir de leurs catégories de pensée : Palestine contre Israël ou le soulèvement des pauvres contre les riches, des progressistes contre les impérialistes (autrefois, des pro-soviétiques contre les pro-américains). C'est mal joué, évidemment.

La guerre est toujours un conflit de peuples, de pouvoirs et de territoires. Mais il y a une spécificité de la guerre entre Israël et la Palestine qui est rarement en France évoquée, qui est refoulée parce que le concept n'est plus conforme à notre mode de pensée : nous avons affaire à une guerre de religions. Israël est une démocratie, mais aussi un Etat religieux. Son existence même repose sur le judaïsme. La Bible est pleine d'affrontements entre le peuple élu et ses adversaires, à propos de cette terre promise à laquelle, selon moi, il a droit. Contre l'Etat juif, le Hamas se réclame de l'Islam et veut instaurer une république coranique.

Cette dimension religieuse est à la racine du drame, autant que les problèmes économiques et sociaux (ceux-ci, à mon avis, sont plus simples à traiter que l'opposition religieuse, qui est identitaire). En France, pays heureusement laïque, nous ne raisonnons plus en termes religieux quand il s'agit d'affaires publiques. D'ailleurs, pendant longtemps, à gauche, l'idéal était de défendre pour le Proche Orient un seul Etat, laïque, dans lequel juifs et arabes auraient pu cohabiter en paix sous de mêmes lois. On voit bien aujourd'hui que ce projet était une chimère.

Il y a une dernière donnée qui ne nous est pas familière. Notre expérience française de la guerre nous la fait considérer comme un conflit relativement circonscrit dans la durée, tout au plus quelques années. Or, entre Israéliens et Palestiniens, nous sommes dans une guerre de Cent ans, comme la France et l'Angleterre l'ont connue il y a quelques siècles, avec des accalmies et des résurgences. Le Proche-Orient s'est installé, depuis 50 ans, dans un état de guerre permanent, auquel d'ailleurs ses peuples se sont habitués, et qui peut se prolonger encore longtemps, loin de la séquence limitée qui est notre l'idée et notre réalité de la guerre en Europe (1914-1918, 1939-1945, par exemple).

En même temps, aussi tragique que soit cette guerre israélo-palestinienne, son évolution n'est pas sans espoir, la situation est mouvante, ouverte : qui aurait dit, il y a quelques décennies, qu'une Autorité palestinienne se constituerait, qu'Israël céderait des territoires occupés ? L'Histoire est dramatique, au Proche Orient comme dans d'autres régions du monde ; mais je ne crois pas non plus qu'elle soit tragique, sans solution.

lundi 28 juillet 2014

La politique au lit



Il y a beaucoup de façon de faire de la politique : discuter, écrire, agir ... Mais je viens d'en découvrir une assez étonnante : dormir ! Ce n'est pas une plaisanterie. Le magazine La Vie consacre cette semaine un article à cette nouvelle définition de la politique : "Les nuits sans sommeil du capitalisme". La semaine dernière, ce sont les Inrocks qui traitaient du sujet : "Dormeurs de tous les pays, unissez-vous !" L'idée a été levée par un philosophe américain que je ne connais pas, Jonathan Crary, dans son ouvrage récent, "Le capitalisme à l'assaut du sommeil".

Comme les titres l'indiquent, il s'agit rien moins qu'une nouvelle révolution qui est envisagée. L'analyse est assez simple : le marché exploite l'homme dans toutes les dimensions de l'existence, y compris le sommeil. Car dormir est une perte de temps (et donc de profits) pour le libéralisme. Il faut donc prolonger le travail jusque dans la période où le corps est censé se reposer. Par quels moyens ? La technologie, les écrans, qui par leur effet hypnotique nous maintiennent en éveil.

C'est fou ? Sans doute, mais, de fait, nous dormons moins qu'autrefois : 7 heures par jour en moyenne, contre 10 heures au début du XXe siècle. En même temps, c'est aussi parce que nous travaillons moins, et surtout moins durement, que nous avons donc moins besoin de repos. Je ne suis donc pas convaincu par la thèse de Crary. Je veux bien croire que le sommeil, en tant que liberté, plaisir, rêve, a une dimension subversive (ceux qui se lèvent tard sont mal vus). D'ailleurs, l'idée est ancienne : on la trouve, plus ou moins, dans "Le droit à la paresse", de Paul Lafargue, le gendre de Karl Marx. De là à voir dans le sommeil l'ultime contestation de la société capitaliste, j'en doute un peu. Déjà, le slogan de Mai 68, "plus je fais l'amour, plus je fais la révolution", me laissait sceptique.

En tout cas, je ne suis pas prêt de penser qu'on fait de la politique en restant dans son lit. François Mitterrand dénonçait "ceux qui gagnent de l'argent en dormant" : ça, je comprenais. Mais la politique dans les draps, non. Cette nouvelle et surprenante théorie s'applique cependant fort bien à Xavier Bertrand, qui se targue de ne dormir que 4 ou 5 heures par nuit : preuve, s'il n'en était, que c'est un homme de droite, si l'on en croit ces nouveaux révolutionnaires du sommeil.

dimanche 27 juillet 2014

100% jazz



Beaucoup de monde cet après-midi, dans le jardin des Champs Elysées, pour le concert de Michel Pastre en quartet (vignette 1, Nicole Dutfoy, présidente de Jazz aux Champs Elysées, debout, à droite). C'est une figure nationale et internationale du jazz classique français (vignette 2, en scène, au saxo, tout de blanc vêtu). Ses comparses : François Laudet à la batterie, Pierre Christophe au piano et Raphaël Dever à la contrebasse (vignette 3, de gauche à droite).

Et politiquement ? Bof, pas grand chose, c'est l'été, ça se tasse. Colette Blériot, increvable conseillère générale, claquait des bises ici et là. Les élections cantonales sont encore loin, à la fin de l'an prochain. Mais il vaut mieux être tortue que lièvre en politique aussi, comme nous l'apprend Jean de La Fontaine. Le conseil régional de Picardie était présent, sur les casquettes vertes que portaient les organisateurs et la grande banderole derrière la scène. L'an dernier, Michel Garand avait fait au même endroit sa première apparition publique en tant que candidat socialiste aux élections municipales. Ce qui lui avait valu un premier tacle de la presse, dans le Courrier picard, qui avait remarqué sa solitude. C'était hélas prémonitoire.

samedi 26 juillet 2014

Méluche blues



Jean-Luc Mélenchon a le blues. Il l'a avoué cette semaine : envie de prendre du recul. Libération d'aujourd'hui en fait sa une et son dossier. Après le baby blues, le politics blues ? Venant d'un autre, j'aurais pu comprendre. Mais de Mélenchon, la grande gueule ! C'est toujours comme ça avec les fiers à bras : on les croit durs à cuire, et puis non. Qu'est-ce qui lui prend ? Trois causes à sa déprime :

1- La fatigue, le burn out, comme on dit aujourd'hui. Mélenchon en fait trop, il craque.

2- Les échecs : son score aux dernières élections, européennes, n'est pas fameux et l'extrême droite, son ennemi juré, lui est passée sur le corps.

3- Les attaques : Méluche se sent critiqué de toute part, jusque dans son Front de gauche, chez ses alliés communistes. Et puis, la presse ne l'épargne pas.

Permettez-moi d'être surpris. Jean-Luc Mélenchon est de l'ancienne école, il sait, depuis longtemps, ce qu'est la vie politique. Je reprends donc ses trois points sensibles :

1- La fatigue ? Par définition, la politique est une activité très prenante, harassante. J'imagine mal qu'on puisse en faire, les mains dans les poches, en sifflotant. Généralement, l'homme politique a plutôt du mal à décrocher. Si déprime il y a chez lui, c'est par le vide, non le trop plein.

2- Les échecs ? Il sont relatifs en politique. On tombe, on se relève, on continue. Tout finit par arriver pour qui sait persévérer. Mélenchon n'a pas à se plaindre : il a fait 11% à la dernière présidentielle. Pour un dissident socialiste à la tête d'un petit parti, ce n'est pas mal du tout. Beaucoup, dans la même catégorie, en rêverait. Et puis, Mélenchon est devenu une vedette, invité partout. Pas de quoi lâcher !

3- Les attaques ? Allons, un peu de sérieux : Mélenchon sait très bien que la politique est un combat incessant. Et il attaque plus qu'à son tour ! Les attaques sont des médailles que vous décerne l'adversaire : de quelqu'un qui n'est pas dangereux, pas important, on ne dit rien, on ne le critique pas.

Je me demande si Jean-Luc Mélenchon, très Actors studio, n'est pas en train de nous jouer une petite comédie. D'abord, être dépressif est très bien porté aujourd'hui, où la psychologie est la science reine. Vous vous posez en victime, vous attirez la compassion : ce sont les mots majeurs de notre époque. Avec son coup de blues, Mélenchon devient humain, tellement humain, normal, fragile, comme nous tous. Ensuite, il y a le burn out, très à la mode lui aussi. Dans un pays de cinq millions de chômeurs qui souffrent de ne pas travailler, il est très chic de souffrir d'un excès de travail. Même certains, j'en connais, qui ne font pas grand chose prétendent qu'ils travaillent trop, qu'ils n'en peuvent plus, qu'ils en sont malades. Avec de tels comportements, dans lesquels beaucoup se reconnaissent, Mélenchon va s'attirer de nombreuses sympathies.

Il y avait une époque, pas si lointaine, toute différente, où l'homme politique puisait son énergie à travailler beaucoup avec plaisir, à résister aux défaites et à se fortifier dans l'adversité. Jean-Luc Mélenchon manifestement n'appartient plus à cette catégorie. On a vu des présidents se battre non seulement contre l'adversaire mais contre la maladie, et rester jusqu'au bout à leur poste, stoïques, Pompidou et Mitterrand. C'est la Papauté qui a signifié le grand changement : un Jean-Paul II qui lutte contre le mal jusqu'à l'épuisement de ses forces, et au contraire un Benoît XVI qui démissionne parce qu'il se sent trop vieux, décision que jamais aucun pape n'avait osé. Si le vicaire de Dieu, qui a pour lui la vie éternelle, flanche, que dire d'un simple mortel, pas même assuré du salut de son âme ...

Je plaisante, mais c'est peut-être un progrès, d'un point de vue démocratique : ne pas s'accrocher au pouvoir, ne pas tenir coûte que coûte, laisser sa place à d'autres. En attendant, j'espère que Jean-Luc Mélenchon va nous revenir très vite, survitaminé, en super forme.

Un petit mot, pour terminer, sur Saint-Quentin : quand on est de gauche, dans cette ville, ce n'est pas le blues qui devrait vous tomber dessus, mais carrément la tendance suicidaire ! Quatre défaites aux municipales, des sections exsangues, l'extrême droite premier parti d'opposition, il y a de quoi se flinguer. Mais non ! Au contraire, il y a une stimulation à résister au milieu des ruines : tout est à faire, tout est à conquérir. Si j'étais, à Saint-Quentin, de droite, là je m'enfoncerais dans la déprime, dans l'ennui : plus rien à espérer, le train train mortel de ceux qui ont tout, et pas même d'adversaires de taille à combattre. Politiquement, c'est une grande chance d'être de droite à Saint-Quentin. Mais psychologiquement, c'est un grand malheur.