jeudi 23 mars 2017

Le dernier des socialistes



Quand j'ai adhéré au Parti socialiste, en 1995, j'étais très fier de ma carte : elle était signée "Henri Emmanuelli", qui était alors le secrétaire général du PS. C'est donc une figure importante de la gauche qui nous a quittés il y a deux jours. Ironie du sort ou signe du destin : Emmanuelli s'en va au moment où sa sensibilité politique a pour la première fois un candidat à l'élection présidentielle, Benoit Hamon. Car Henri Emmanuelli a toujours appartenu à l'aile gauche, et l'on dit qu'il qualifiait Macron d'"imposteur".

Dernier des socialistes, parce qu'il incarnait un courant qui, paradoxalement, est en train de vivre son été de la Saint-Martin. Hamon est en train de diviser durablement le Parti socialiste : après lui, rien ne sera plus comme avant. Hamon n'est même pas un héritier fidèle de ce socialisme traditionnel que représentait Emmanuelli : il a commencé par être rocardien ; l'aile gauche historique, Lienemann et Filoche,  s'est initialement reconnue en Montebourg, pas en Hamon. Nous ignorons ce qui se passera à la suite de la défaite du candidat socialiste. Mais l'aile gauche ne pourra pas se maintenir à la tête d'un Parti qu'elle aura conduit à la catastrophe. Sa position naturelle, celle où elle se sent bien, c'est la minorité, c'est l'opposition. Hamon, en fin de compte, c'est une erreur de casting, un accident industriel, provoqué par une primaire pleine de malentendus, puisque c'est Hollande qui devait être son candidat.

Dernier des socialistes, Henri Emmanuelli l'est aussi par son parcours politique : il a construit sa carrière en collectionnant les mandats, député, président de conseil général, premier secrétaire du PS, président de l'Assemblée nationale. Il a même tenté d'être président de la République, en étant candidat à la candidature, en 1995. Nous ne retrouverons plus ce genre de cursus dans les jeunes et futures générations d'élus. L'opinion publique, à tort ou à raison, n'a plus la même admiration pour ce type de parcours à l'ancienne. Le succès d'Emmanuel Macron, jamais élu, frais émoulu en politique, est un signe.

Dernier des socialistes, Emmanuelli n'a jamais aimé cette social-démocratie qui est majoritaire aujourd'hui. Il a suivi François Mitterrand, mais pas jusqu'à épouser le virage idéologique de 1982-1983. En 2005, il combat le Traité constitutionnel européen. En 2014, il s'abstient lors du vote de confiance à Manuel Valls. Déjà, 20 ans auparavant, il s'opposait à Lionel Jospin, les deux hommes s'affrontant dans ce qu'on n'appelait pas encore une primaire (déjà, j'avais voté Jospin contre Emmanuelli, méfiant envers l'aile gauche).

Dernier des socialistes, Emmanuelli a pourtant un point commun avec le social-libéral honni, Macron : tous les deux ont travaillé pour la banque Rothschild. Je pense même qu'Emmanuelli était plus spécialiste de la finance que Macron. Mais quand on fume des gitanes maïs et qu'on parle le langage de la gaugauche (néologisme pour désigner les plus à gauche), tout est pardonné.

Dernier des socialistes, Henri Emmanuelli l'est enfin pour avoir couvert, en tant que trésorier du PS, un système de financement illégal, qui lui a valu une condamnation à 18 mois de prison avec sursis et la privation de ses droits civiques pendant deux ans. Depuis quelques semaines, on parle beaucoup de corruption et d'argent dans la vie politique. N'ayons pas la mémoire courte : c'était pire avant ! Depuis, nous devons à la gauche d'avoir instauré une loi sur le financement des partis politiques. Les abus d'autrefois ont été supprimés. Bien sûr, la moralisation de la vie publique est un combat permanent. Mais qu'on ne dise pas que rien n'a été fait et que la situation empire !

La disparition d'Henri Emmanuelli n'est pas seulement celle d'un homme : c'est la fin d'une époque, d'un socialisme hérité des années 70, mort d'ailleurs depuis longtemps mais survivant sous forme de nostalgie, plus très loin de s'effacer totalement (je ne parle pas ici de la gauche radicale de Jean-Luc Mélenchon, qui représente encore une autre sensibilité, une sorte de néo-communisme).

mercredi 22 mars 2017

Familles, je vous hais



Nous vivons une drôle d'époque, et la folie de cette campagne présidentielle n'en est que l'expression parfois grotesque. Il y a 40 ans, à l'issue de Mai 68, la famille était brocardée. Depuis quelques années, elle est portée aux nues. C'est l'ultime valeur refuge. Même les homosexuels, qui ont obtenu le mariage, rêvent de fonder une famille. Et pourtant, après Fillon, avec Le Roux, on se déchaîne contre ceux qui n'ont fait que le geste de solidarité filiale le plus banal : employer quelqu'un de sa famille.

Quoi d'ailleurs de répréhensible ? L'embauche serait ouverte à tous, à l'exception des proches ? On comprend bien, en politique comme dans le commerce ou l'entreprise, la commodité qu'il peut y avoir à travailler avec les siens. Je vois une contradiction entre cette condamnation et la défense de la famille. J'y vois aussi beaucoup d'hypocrisie : dans la société, depuis toujours, nombreux sont ceux qui privilégient leurs parents ou leurs amis : quoi de plus normal, quoi de plus humain ? En vérité, ce n'est pas tant la famille qu'on vise, c'est l'homme politique.

Au nom de quoi ? De la morale. On n'arrête pas de nous dire que dans ces affaires, il n'y a rien d'illégal (du moins tant que la justice n'a pas tranché), mais que le problème est moral. Mais quelle morale ? Il y a 40 ans, à l'issue de Mai 68, la morale était brocardée, au bénéfice de la liberté individuelle. La page est-elle en train de se tourner ?

Et puis, il y a cette folie des mots, qui tournent les têtes. Deux m'amusent beaucoup, souvent répétés ces temps-ci. "Emploi fictif" : quelle drôle d'expression ! Un emploi, un travail, c'est toujours faire quelque chose. Un emploi ne peut pas être fictif. Ou alors ce n'est pas un emploi, c'est autre chose, et le mot ne convient pas. "Emploi fictif", c'est un oxymore, comme l'"obscure clarté" de Corneille. De même, le fameux "enrichissement personnel", qui n'est qu'un pléonasme : tout enrichissement est personnel, par définition, dans sa réalité. S'enrichir, c'est pour soi ou pour ses proches, rarement pour les autres.

Vous me direz peut-être que ces termes sont purement juridiques : c'est bien ce que je leur reproche ! La politique et la vie, ce n'est ni le droit, ni la morale. Or, notre drôle d'époque a décidé de faire prévaloir les seconds contre les premiers. C'est une catastrophe. Le langage public, de moins en moins maîtrisé, est désormais truffé d'oxymores, de pléonasmes et d'hyperboles. Le mot juste a tendance à disparaître. La première des corruptions, c'est celle du vocabulaire, dans un régime, la démocratie, qui ne repose pas sur la force mais sur la parole. En politique, il ne faut parler que de politique ; le reste n'a aucune importance.

mardi 21 mars 2017

Débat cata



Porter un commentaire sur un débat politique est un exercice difficile. Celui d'hier soir n'échappe pas à la règle. Objectivement, il est difficile d'en tirer des leçons, encore plus de désigner un vainqueur et un perdant. Que reste-t-il à faire ? Donner ses impressions, qui valent ce qu'elles valent. Même l'audience, excellente, puisque près de dix millions de Français étaient devant leur poste, est sujette à discussion : que signifie-t-elle vraiment ? Est-ce une assurance contre l'abstention de masse ? Je n'en suis pas trop sûr. La politique est devenue un spectacle : on vient voir les grands fauves se battre. Mais le devoir électoral en sort-il renforcé ?

Ma première impression confirme ce que j'avais écrit dans le billet du 22 février : un débat avant le premier tour est une mauvaise idée, parce qu'il ne peut tourner qu'à la confusion. La démonstration a été faite, selon moi, hier soir. On compare les candidats comme des lessives, et on ne voit pas trop les différences. Bien sûr, quand on est militant, le jugement est faussé : on soutient son champion, on le trouve forcément bon puisqu'on se reconnaît dans ses idées, on le juge meilleur que les autres puisqu'on souhaite qu'il gagne. Je ne veux pas tomber dans cette facilité. Quand on est militant, on comprend aussi aisément les clivages, on repère les lignes, on identifie les projets. Mais il faut se mettre à la place de la plupart des gens, qui ne connaissent pas grand-chose à la politique, qui souvent font des confusions : qu'ont-ils pu retenir du débat d'hier ? A mon avis, surtout une cacophonie, où l'on avait du mal à s'y retrouver.

C'était couru d'avance : tant de sujets à aborder avec autant de candidats, et une durée d'émission totalement folle, 3h30 de direct (j'ai tenu jusqu'au bout, presque par devoir, mais j'ai eu du mal). Qui a tiré son épingle du jeu, qui va profiter de cette confrontation ? Il m'est pénible d'avoir à le dire : je crois que c'est Marine Le Pen. Elle était à l'aise, très claire, offensive. Son avantage, c'est de parler en toute irresponsabilité, dans une parfaite démagogie. Ses concurrents s'efforcent d'argumenter en tenant compte de la complexité des dossiers ; Le Pen pratique la simplification outrancière. Ce qu'elle propose est dangereux et intenable ; elle n'a aucune maitrise de la technique gouvernementale, mais je crains que ces défauts ne se retournent en attraits au regard de l'opinion. Tous les grands leaders fascistes ont usé de cette facilité, de cette rouerie. Le Pen exerce sûrement une part de fascination, par sa présence physique et verbale à l'écran. C'est effrayant.

Tous les autres candidats n'hésitaient pas, même Mélenchon, à reconnaître parfois des convergences entre eux sur certains points. Le Pen était la seule à ne jamais acquiescer, à conserver son quant à soi, à marquer sa différence de brute blonde devant et contre les hommes en costard bleu. Même sa grosse voix de fumeuse tranchait : elle assénait avec arrogance ses certitudes, qu'elle accompagnait régulièrement de son sourire de rongeur. Quand elle s'exprime, on comprend tout et ça fait peur. Les autres exigent notre effort, qui n'est pas toujours récompensé. Le Pen joue d'autant plus sur du velours que personne ne l'attaque : qui, hier soir, a rappelé que c'était la candidate de la xénophobie, que son projet n'était pas républicain ? Personne ...

De Macron, cible de toutes les critiques, j'ai aimé sa réplique : "Si je n'étais pas là, vous vous ennuieriez". Et j'ai trouvé dégueulasse l'insinuation de Benoit Hamon, chafouin, faisant son malin, à propos du financement de la campagne de Macron, laissant entendre qu'elle serait sous influence des lobbies. Ce genre de soupçon, totalement infondé, est indigne d'un candidat à la présidentielle. Hamon est vicieux : il réclame à Macron quelque chose que celui-ci ne peut pas lui donner, les noms de ses donateurs, que la loi interdit de dévoiler. Qu'on affronte tant qu'on voudra Macron sur ses convictions, mais qu'on ne fasse pas de la politique de caniveau. Mélenchon a bien des défauts, mais il est honnête : ce serait justice qu'il coiffe au poteau le candidat que je n'ose plus qualifier de socialiste.

A l'issue de ce débat pour moi catastrophique, je suis très pessimiste. Une consolation tout de même, qui contredit mon appréhension : Emmanuel Macron a été jugé le plus convaincant dans deux sondages effectués juste après, et Benoit Hamon arrive en bon dernier. C'est parfois un bonheur d'avoir tort dans ses impressions.

lundi 20 mars 2017

Le point de non retour



Il restait une chance, une toute petite chance, une dernière chance à Benoit Hamon pour rassembler sa famille politique, recentrer son projet et revenir dans la maison des réformistes. C'était hier, à Paris, pour son grand meeting national. Cette chance, il ne l'a pas saisie, il lui a au contraire ostensiblement tourné le dos, en s'entêtant dans le sectarisme et la radicalisation, qui ne font pas partie de la tradition socialiste. Ce faisant, Benoit Hamon a ruiné définitivement ses chances non seulement d'être président de la République, mais même de figurer au second tour de l'élection présidentielle.

Tenir une ligne politique contre les siens, contre la majorité de son Parti, c'est suicidaire, on l'a bien vu à Saint-Quentin. Quand on ne rassemble pas ses propres rangs, on ne peut pas rassembler les Français. Et quand on va chercher des réserves de voix ailleurs, dans l'électorat de Mélenchon, on prend le risque de voir l'original l'emporter sur la copie. Actuellement, dans les sondages, Hamon et Mélenchon sont au coude à coude, 12% chacun. Après le meeting d'hier après-midi, je crains que la chute d'Hamon ne se poursuivre.

Malgré les commentaires bienveillants, partisans ou ignorants, ce meeting a été un échec. Les 20 000 participants revendiqués (c'est-à-dire beaucoup moins, dans la bonne vieille tradition d'appareil) ne font pas le poids, en comparaison avec la marche citoyenne de Mélenchon la veille, qui a mobilisé cinq fois plus de monde. Quand Macron et Mélenchon organisent une réunion régionale, ils rassemblent presque autant qu'Hamon hier, dans un meeting national. Macron n'a aucun parti avec lui, il ne dispose pas d'un réseau d'élus, il n'organise pas de cars pour déplacer le bétail. Le PS, lui, à tout ça à son service, et il ne parvient à réunir qu'une pauvre vingtaine de milliers de personnes, en prenant la fourchette la plus élevée.

Ce meeting raté, c'est le chant du cygne de la candidature Hamon : l'oiseau émet des sons d'autant plus beaux qu'il va mourir. Le contenu de son discours a été affligeant, presque pathétique, une fois qu'on a ôté le froufrou des références historiques. Le sommet de l'inanité aura été son attaque contre l'argent. On aurait pu croire à un sketch, une parodie tellement c'était gros, cousu de fil blanc. L'argent ? J'ai envie de dire à Hamon : "Passe-moi ton portefeuille, camarade, et on discutera après". Quand on voit le mode de vie, les amis et les partisans de Hamon, on éclate de rire à l'entendre s'en prendre à l'argent. Que Poutou et Arthaud dénoncent l'argent, oui, je les comprends et j'ai du respect pour eux, pour leurs positions, cohérentes et sincères, même si je ne les partage pas. Mais quand Hamon fait son numéro contre l'argent, non, cette pitrerie ne passe pas. Le seul avantage que j'y vois, c'est qu'elle le discrédite : comment peut-on prendre au sérieux ce type ?

L'ambiance du meeting était bonne ? Oui, comme n'importe quelle ambiance de n'importe quel meeting. J'ai bien connu ça, et ça ne veut rien dire du tout. Hamon a caressé son public dans le sens du poil, il a prononcé les mots qui font se lever une salle. Mais ce ne sont que des mots, qui ne se traduisent pas forcément en bulletins de vote. Hamon s'est fait plaisir et a fait plaisir à son public : ce n'est pas comme ça qu'on gagne une élection. Les enquêtes d'opinion montrent que son électorat potentiel est le plus volatile. Mon intuition, qui n'est pas un pronostic, mais qui s'appuie quand même sur quelques indices : Hamon sera battu par Mélenchon et arrivera en cinquième position. Le meeting d'hier m'apparait comme un point de non retour.

dimanche 19 mars 2017

Valls cogne Hamon



Manuel Valls s'en prend violemment à Benoit Hamon, ce matin dans le Journal du Dimanche. Le même jour où le candidat socialiste tient son grand meeting de campagne à Bercy. Un hasard ? Non, il n'y a pas de hasard en politique : Valls ne souhaite pas la victoire de Hamon. C'est son droit, et il a raison. Hollande n'est pas loin de penser comme lui, et beaucoup de socialistes. Il n'y a d'ailleurs même pas à ne pas souhaiter la victoire de quelqu'un qui de toute façon ne peut pas gagner.

J'exagère ? Non, Valls cogne vraiment Hamon. Ce n'est pas une simple critique, comme on en a forcément, y compris à l'égard de ceux qu'on soutient, sachant qu'on ne peut jamais être d'accord avec tout : c'est un réquisitoire, une condamnation. De l'homme : "pureté idéologique", "légataire de la gauche", "cynisme ambiant". Du projet : "on promet tout et son contraire, on fait comme si le monde autour n'existait pas".

Manuel Valls détaille et dénonce : la sortie irresponsable du nucléaire, l'abandon des interdits par la légalisation du cannabis, le dénigrement de la valeur travail, le gonflement de la dette ... Moralité, selon l'ancien Premier ministre : "Faire croire cela, c'est trahir le passé de ma famille politique. C'est surtout livrer la France à ceux qui préparent le pire des avenirs [l'extrême droite]".

Qu'est-ce qui rend Manuel Valls si virulent ? Pendant deux ans, il a dû subir la fronde de Benoit Hamon. Et maintenant, celui-ci, il y a quelques jours, le qualifiait de "traitre". Trop c'est trop. Le moteur de la politique, c'est la rancune, qui débouche sur la vengeance. Il faut s'appeler Macron pour rompre, de façon inédite, avec ce cycle infernal, en espérant que jamais il n'y tombe, qu'il garde pour seule préoccupation le service rendu aux Français. Valls se défend : il revendique au contraire sa fidélité et sa cohérence, qui ne vont pas aux hommes mais aux idées.

A propos de Macron, Valls s'en rapproche lorsqu'il propose, toujours dans le JDD, de "défendre une position centrale, équilibrée, responsable", lorsqu'il demande de "se dépasser, oublier les vieux clivages". On croirait entendre le leader d'En Marche ! Tout ça promet, après l'élection, quand Valls tentera de reprendre le Parti à Hamon, alors que Macron sera à l'Elysée. En attendant, Manuel Valls doit aller au bout de sa démarche : au nom de la fidélité et de la cohérence à ses idées, il ne peut qu'appeler à voter Emmanuel Macron.

samedi 18 mars 2017

Les choses sérieuses commencent



Pour quelques-uns, elles ont commencé depuis longtemps. Pour certains, elles commencent maintenant : les choses sérieuses en vue de l'élection présidentielle, dont le premier tour aura lieu dans cinq semaines. Avec l'annonce des candidatures officielles, c'est le top départ qui est lancé. Comment ne pas remarquer l'ironie du sort ? Celui qui a dévoilé les noms de ceux qui aspirent à devenir président de la République a lui-même, pendant longtemps, aspiré à devenir président de la République, et n'était pas parmi les moins bien placés : Laurent Fabius, aujourd'hui vieillissant et désabusé, se contentant de ce qu'il a, qui pourrait être pire que ça.

Ils sont donc onze, dans la moyenne de la présidentielle. Ce qui me marque à la lecture de la liste, c'est la présence inédite de trois candidatures peu ou prou souverainistes, malgré leurs différences : Dupont-Aignan, Asselineau et Cheminade. Si vous joignez Le Pen à cette famille, nationaliste améliorée, actualisée et relookée, ils sont quatre : c'est un signe des temps, inquiétant. Chaque scrutin de ce type a son excentrique : cette fois, ce sera Jean Lassalle, qui se présente comme berger (je ne suis pas allé vérifier), bien qu'il pose en costume cravate de parlementaire.

Pour le reste, ce sont les candidatures traditionnelles et attendues. Juste une remarque : pourquoi le NPA s'obstine-t-il à présenter une fois de plus Poutou,  qui est gentil mais fait sourire, ce qui est malvenu quand on représente le courant trotskiste révolutionnaire, qui devrait faire peur ? C'est d'autant plus énigmatique que ce parti a connu ses heures de petite gloire, il y a une quinzaine d'années, avec Besancenot, qui plait, passe bien et est connu. "Tu t'demandes", comme disait Coluche.

Oui, les choses sérieuses commencent, ce matin, cet après-midi, demain et lundi. Samedi, c'est Mélenchon qui réunit ses troupes ; dimanche, Hamon : entre ces deux-là, il va falloir mesurer la force de mobilisation. Car pour eux, l'enjeu est de savoir qui prendra le leadership de la gauche traditionnelle, qui arrivera au soir du premier tour en quatrième position. Leurs idées sont proches, ils se partagent à peu près le même électorat. Hamon aurait pu, dès le lendemain de la primaire, distancer Mélenchon et lui ravir la pole position dans cette catégorie. Mais non : il a perdu du temps et donc du terrain à rechercher avec la France insoumise une alliance impossible qu'il avait promise et qui a échoué. Perdant sur sa gauche, il a de même perdu sur sa droite, beaucoup de socialistes refusant de soutenir un candidat dans lequel ils ne se reconnaissent pas.

Lundi, ce sera le premier grand débat télévisé, entre les grands candidats. Macron est attendu au tournant, puisque c'est le favori de l'élection et le petit nouveau. Comme Le Pen, qualifiable elle aussi pour le second tour, ces deux-là n'auront pas intérêt à en faire trop, mais rester eux-mêmes, conserver leur capital électoral. Ils surfent sur la vague, il leur suffit de rester en équilibre, ne pas tomber. Les autres candidats, en revanche, sont à la peine : ils devront donc se faire remarquer, se distinguer, s'imposer, par conséquent attaquer. Hamon s'en prendra à Macron (il a largement commencé), Fillon s'en prendra à Macron, Mélenchon s'en prendra à tout le monde.

Ce débat sera-t-il déterminant ? Je ne crois pas. La comparaison avec les primaires de droite et de gauche et leurs résultats inattendus est erronée. Dans cette désignation, le corps électoral était très limité, son contour flou, des électeurs du camp adverse venant semer la confusion. Un scrutin officiel, c'est autre chose. A cinq semaines du premier tour, les étiages ne changeront pas fondamentalement. Macron peut faire moins que prévu éventuellement, mais il ne s'effondrera pas. Hamon peut faire mieux que prévu, mais il n'ira pas au second tour. Les choses sérieuses commencent, et comme rien n'est jamais fini en politique, elles continueront même après l'élection.

vendredi 17 mars 2017

Salut les copains



Quelle semaine à gauche ! Manuel Valls ne parraine pas la candidature de Benoit Hamon. En clair, ça signifie qu'il ne le soutient pas. Et pour être encore plus clair, il le traitre de "sectaire". Ce n'est pas exactement le mot que j'emploierais pour qualifier le candidat socialiste. Je préfère dire qu'il n'est plus socialiste, qu'il souhaite transformer le PS en Podemos à la française : fin du travail, revenu universel, légalisation du cannabis et tutti quanti. Ce n'est pas dans la tradition socialiste. Bien sûr, ce projet est éminemment respectable, mais ce n'est pas ce que j'ai connu et approuvé en adhérant au Parti socialiste.

Le pire, c'est l'ambiguïté d'Hamon, qui continue à affirmer : "Je suis social-démocrate". Non, on ne peut pas dire une chose et soutenir son contraire. Hamon, c'est le discours du Bourget à l'envers : Hollande a prononcé son stupide "mon ennemi, c'est la finance" et s'est ainsi fait élire sur ce malentendu, qu'on ne cesse maintenant de lui répéter et de lui reprocher, alors que son programme était parfaitement social-démocrate. Hamon nous fait le jeu inverse, mais lui n'est pas suivi.

Valls accuse Hamon de sectarisme, Hamon accuse Valls de traitrise : ne pas respecter les règles de la primaire, qui exigent que les vaincus soutiennent le vainqueur. Pourtant, c'était couru d'avance : en dépit de toutes les déclarations sur l'honneur, juré craché, un être humain ne peut pas apporter son soutien à des idées avec lesquelles il est en profond désaccord. Ce n'est plus de la discipline ou un sacrifice, mais carrément de la folie. Le système des primaires était cette fois-ci plombé d'avance : il ne fonctionne que lorsqu'un parti est dans l'opposition.

Arnaud Montebourg a mis son grain de sel, accusant lui aussi Valls de trahison et s'en prenant à Macron, le traitant de "mort-vivant" (sic) : "c'est le candidat du libéralisme et de la mondialisation". Comment peut-on être aussi aveugle, aussi partial à l'égard de quelqu'un avec lequel on a travaillé et gouverné pendant des années ? Montebourg aura l'air malin quand il devra, au second tour, appeler à voter pour Macron ! Je me demande parfois s'il ne fait pas semblant d'être bête : il appelle très sérieusement Mélenchon à retirer sa candidature au profit d'Hamon, il est persuadé que cette solution est possible, il croit en l'union entre les deux hommes. Ca se passe de commentaire ...

Cécile Duflot, de son côté, s'en prend à Macron sur Twitter, en le qualifiant de "gros lourd" qui "fait des risettes aux pandas" (devant les chasseurs, le candidat d'En Marche ! avait égratigné le programme d'EELV). Et cette femme-là a été ministre de la République ? Je sais bien que les réseaux sociaux autorisent et encouragent toutes les flatulences verbales, mais on pourrait espérer que ce relâchement n'atteigne pas un certain niveau. Nous n'allons tout de même pas devenir comme Trump !

Toute cette agitation relève d'un problème de fond : Emmanuel Macron est en situation de gagner l'élection présidentielle, Benoit Hamon risque de figurer en cinquième position, derrière Jean-Luc Mélenchon, c'est donc l'avenir du PS qui est en jeu. Tout le problème, c'est le jour d'après : Macron président, Mélenchon leader de la gauche, les socialistes scindés en deux camps "irréconciliables", pour reprendre l'expression de Manuel Valls, que deviendra le Parti socialiste, sinon une puissance purement locale et une force marginalisée au niveau national, comme c'est déjà le cas dans certains pays européens ?

En attendant, attendons ! Chaque chose en son temps et la parole aux électeurs, qui en décideront. Pour l'instant, Emmanuel Macron n'a pas besoin du PS, mais il se pourrait bien que le PS ait besoin dans quelque temps d'Emmanuel Macron. Macron doit rester sur sa ligne, En Marche ! ne peut pas devenir le réceptacle des cocus et des déçus. Des ralliements peuvent porter la poisse. Macron a eu un mot très drôle : "Je n'ai pas fondé une maison d'hôtes". Même pour les copains, nouveaux ou anciens.