jeudi 25 août 2016

Je m'appelle Edouard Philippe



C'est un formidable documentaire politique (un genre pas évident), diffusé sur France 3 le 10 août, "Edouard, mon pote de droite", de Laurent Cibien (2015). Edouard Philippe, un nom pas encore très connu, mais qui ne saurait tarder à l'être. Il était hier l'invité de la matinale de France Inter : maire du Havre et porte-parole d'Alain Juppé pour la prochaine présidentielle. L'intérêt de ce film passionnant, c'est qu'il a été réalisé par un ami d'enfance de l'homme politique, de gauche lui. Le générique donne l'ambiance : un pastiche d'Amicalement vôtre, avec les deux vies opposées qui se déroulent à l'écran en quelques dizaines de secondes. Le ton est annoncé : décalé, curieux, libre. La question : comment accède-t-on au pouvoir aujourd'hui ? L'occasion : les municipales de 2014. Un deuxième volet est prévu, sur la campagne de l'an prochain, nationale cette fois.

Le pouvoir aujourd'hui ? Pas si différent d'autrefois : le féodalisme. Quelqu'un vous chauffe la place, il suffit d'attendre. Après, bien sûr, il faut faire ses preuves, et ce n'est jamais gagné d'avance. Au Havre, Antoine Rufenacht a pris Edouard Philippe pour dauphin, qui a fort bien réussi, puisqu'il a été réélu dès le premier tour, dans une ville ouvrière et anciennement communiste (le parallèle avec Saint-Quentin est également intéressant). Quoi qu'il en soit, pas de self made man en politique française.

Edouard Philippe a fait les grandes écoles, mais ça ne se voit pas. Il veille à ne laisser apparaître aucun sentiment de supériorité intellectuelle, est sympa, cool, d'jeuns à la quarantaine. Ce sens du contact m'épate toujours, parce qu'il parait très simple, mais n'est pas évident du tout. Edouard Philippe s'en sort très bien : il serre les mains, n'oublie personne, fait un détour si nécessaire, ne s'attarde pas non plus à la causette inutile. C'est un art, et quel artiste ! Ce qui est fort, c'est que ce comportement qui n'a rien de naturel est fait avec un grand naturel, et même beaucoup de décontraction. Sans oublier le sourire : Edouard Philippe a sans cesse la banane.

A le suivre, à l'entendre, on comprend que la réussite politique découle d'une vertu essentielle : l'autorité. Parler, être écouté, être suivi, et sans forcer : voilà le coup de génie de la politique. Edouard Philippe n'est pas une personnalité exceptionnelle, singulière, pas même charismatique : il est mieux que tout ça, il entraîne, il est le meilleur dans son camp, et ça se sent. Deux moments sont particulièrement étonnants.

D'abord, la composition de la liste municipale : Edouard Philippe est seul, avec son bras droit, dans le calme de son bureau, comme la plupart du temps. Quand il vient dans une réunion, les décisions semblent déjà prises ; on discute pour la forme (j'ai connu ça aussi). Là, il passe en revue, sur l'écran de son ordi, l'équipe municipale, et clique sur ceux qu'il garde, ceux qu'il ne reprend pas et sur les nouveaux qu'il introduit. On a alors le sentiment palpable du pouvoir : décider, assumer, expliquer. Ensuite, Edouard Philippe prend son téléphone et appelle chacun de ses colistiers. C'est une scène très forte, qui met en avant le talent de l'homme, son caractère, son sens des responsabilités. Il est le chef, il se comporte en chef.

Le second passage qui a retenu mon attention, c'est une discussion avec des militants de son parti, Les Républicains, à propos d'un festival "gauchiste" qu'évidemment ses troupes souhaiteraient voir disparaître du Havre. Réponse catégorique d'Edouard Philippe : non, pas question, d'abord parce que les organisateurs font du bon travail, ensuite et surtout parce que le soutien à cette manifestation permet de "siphonner" des voix à gauche. La droite au Havre est dans la même situation que la droite à Saint-Quentin : devoir attirer une partie des voix de gauche pour se faire élire ou réélire. Edouard Philippe y parvient très bien.

Le générique de fin nous montre, non plus nos Danny Wilde et Brett Sinclair hexagonaux, mais le longiligne Edouard Philippe s'adonner à une nouvelle activité, pour laquelle il n'est pourtant pas "gaulé", selon ses dires : la boxe. Donner des coups, se protéger d'en recevoir, tenir bon, se relever, mettre à terre l'adversaire : ne serait-ce pas ça, la politique, depuis toujours ? J'attends avec impatience la suite de ses aventures, Edouard Philippe dans la bataille des prochaines présidentielles, une autre paire de manches cette fois.

mercredi 24 août 2016

L'école de la peur



Dans une semaine, c'est la rentrée scolaire. Deux ministres l'ont présentée aujourd'hui : celle de l'Education nationale, celui de l'Intérieur, le sourire bien connu de Najat Vallaud-Belkacem, la gravité bien connue de Bernard Cazeneuve. Mais c'est celui-ci qui l'a emporté sur celle-là, terrorisme oblige. La "priorité absolue", c'est-à-dire qu'il n'y en a pas d'autre, c'est "la sécurité" : des patrouilles, des exercices, dont celui du "confinement" (j'adore ce mot, qu'on réserve habituellement à la volaille à protéger d'un virus). Plus fort : la simulation d'un attentat avec intrusion, comme dans les films, mais là, ce ne sera pas du cinéma. Pour chapoter le tout, à la guerre comme à la guerre, un "état-major" sera constitué dans chaque département, pour protéger nos écoles.

Avec toutes ces mesures, sommes-nous au moins rassurés ? Ce n'est pas sûr, puisque depuis les attentats du Bataclan s'est développée l'idée que "n'importe qui, n'importe où peut être victime du terrorisme". Allez lutter contre ça ! Pourtant, cette idée est fausse, nous devrions la sortir de nos têtes : la probabilité de mourir sous un acte terroriste est infime. Mais le mensonge se poursuit, comme si on prenait plaisir à se faire peur. Surtout, c'est l'idée des terroristes, qu'il est tout de même embêtant de partager et de propager !

Il parait aussi que Daech, après avoir assassiné un prêtre, veut tuer des enseignants. Est-il indécent, présomptueux, irresponsable ou obscène de ma part d'avouer que je n'ai pas peur ? Tant pis, je prends ce risque, ce sera le seul ... Najat Vallaud-Belkacem veut "développer dans l'institution scolaire une culture pérenne du risque et de la sécurité". Pour moi, la seule culture qu'on enseigne à l'école est scientifique, littéraire, artistique et sportive. Les comportements de prudence élémentaire relèvent de l'éducation familiale. Ils ne dépendent d'ailleurs pas des événements extérieurs : le monde a toujours été violent et menaçant.

Nos ministres ont raison d'être inquiets et de prendre toutes les précautions nécessaires. Mais il ne faut pas faire peur à nos enfants, il ne faut pas cultiver dans nos écoles l'anxiété et l'hystérie qui circulent dans la société, il ne faut pas aller dans le sens de certains médias qui sur-jouent la peur du terrorisme. Il faut au contraire leur apprendre le détachement, la sérénité et par dessus tout la vérité sur une actualité déformée par sa mise en spectacle. Ce qui n'empêche pas, bien sûr, de faire les exercices de sécurité qui s'imposent et qui d'ailleurs ont toujours existé. Mais sans en rajouter. Sinon, comment pourrez-vous me souhaiter et comment pourrais-je souhaiter à vos enfants, la semaine prochaine, le traditionnel "bonne rentrée" ?

mardi 23 août 2016

Pas lui, pas ça



Nicolas Sarkozy est de nouveau candidat. Il a ça dans le sang. Il ne sait rien faire d'autre. Pourquoi pas, on est en République, chacun est libre de se présenter, et même de se représenter. Mais est-ce bon pour la démocratie ? Non, je ne crois pas. Quand on a été en charge de la France pendant un mandat, qu'on a été désavoué par l'électorat, on ne se présente pas une deuxième fois, on laisse la place à quelqu'un d'autre. Voilà, à mon avis, le bon sens démocratique. J'aurais le même raisonnement, bien sûr, pour un candidat de gauche. Lionel Jospin, qui est un honnête homme, avait annoncé sa retraite le soir même de sa grave défaite, en 2002.

Quand on est dans l'opposition, c'est différent. François Mitterrand s'y est pris à trois fois avant d'être élu président. Ca ne me choque pas. On essaie, on échoue, on recommence. Mais être au pouvoir, assumer les responsabilités et être refusé par une majorité, qui estime que votre politique a échoué, non, on n'y revient pas. Sarkozy, oui, ça ne le dérange pas. Peut-il être élu ? Oui, bien sûr, le gars n'est pas fou, il sait que la politique est imprévisible, qu'aucun pronostic sérieux n'est possible : donc, il y va, il tente le coup, il force le destin. Nicolas Sarkozy est une bête politique, Alain Juppé beaucoup moins : en fera-t-il une bouchée ? On verra bien ...

Dans l'idéal, ce qui serait honorable pour notre démocratie, l'an prochain, au second tour de la présidentielle, ce serait une confrontation entre François Hollande et Alain Juppé. L'actuel président ne peut être que le seul candidat des socialistes : il a été au pouvoir pendant cinq ans, il doit assumer et défendre son bilan devant les Français et présenter son projet pour la suite. Lui seul le peut et le doit : c'est notre candidat naturel. S'il renonce, il faudra voir à départager Valls et Macron (vous connaissez ma préférence).

A droite, Alain Juppé est un candidat sérieux, légitime, presque naturel dans son camp, si celui-ci était intelligent (mais la politique et l'intelligence ne font pas forcément bon ménage). La droite dure de Nicolas Sarkozy, on a déjà donné ... Juppé est, bien sûr, lui aussi, de droite, mais plus centriste, plus modéré. Et surtout, il n'a pas déjà été président ! Un duel Juppé-Hollande aurait le mérite d'une certaine rationalité, d'un sens des limites, d'un refus des excès. En revanche, un remake Sarkozy-Hollande aurait, j'en suis sûr, un impact très négatif dans l'opinion.

Sarkozy, je n'aime pas, parce que c'est la droite dure : identité, sécurité, autorité, on connaît la chanson. Bon, pas mal de Français y sont sensibles. Ce n'est pas tant pour cette raison que je rejette sa candidature, c'est pour son comportement irresponsable durant sa dernière campagne, où le chef de l'Etat alors en exercice avait dépassé le montant autorisé des dépenses. Résultat : son parti a dû faire la quête pour récolter 11 millions d'euros. Un homme politique qui a un tel comportement, qui nuit ainsi à sa propre famille politique, qui ne respecte pas les règles devrait être immédiatement disqualifié (mais la politique et la morale ne font pas forcément bon ménage).

Sarkozy, c'est fini ? Je l'espère, je le souhaite. Et pourtant, comme il faut s'attendre à tout en politique, comme aucune hypothèse ne doit être exclu, il y a un cas de figure où je pourrais, mais oui, voter pour lui (ce que je n'ai jamais fait jusqu'à présent) : si un funeste second tour des présidentielles éliminait la gauche et mettait en lice Sarkozy et Le Pen. Alors oui, bien que je ne l'aime pas et que je le combats, je voterais pour lui, selon une règle pour moi intangible, maintes fois répétée sur ce blog : contre l'extrême droite, ne jamais s'abstenir, voter contre.

L'abstention ou le vote blanc sont des comportements lâches, irresponsables, hypocrites ou tout simplement stupides. Un choix politique ne se fait jamais dans l'absolu, mais relativement à un autre choix. Entre l'extrême droite la plus molle et la droite la plus dure, j'opterai toujours pour la seconde. Et si vous me dites que ces deux choix sont identiques, je réponds que vous êtes aveugles : il y a bien DEUX choix, avec de fortes différences politiques, historiques, idéologiques, programmatiques. Malheur à quiconque, dans ce pays, favorisera rien qu'un peu les fachos ! Mais espérons que nous n'en arriverons pas là : Hollande contre Juppé, ça me va, ça nous ferait une belle présidentielle 2017.

lundi 22 août 2016

Mon candidat, c'est Filoche



Arnaud Montebourg veut donc être président. Nous le savions avant de le savoir (lire le billet d'hier). Cet imprévisible est finalement très prévisible. Arnaud est néanmoins plein de talents : orateur brillant, esprit énergique, intelligence vive. Il ne lui manque qu'une qualité pour gouverner un pays : le sérieux. Montebourg est un hâbleur, un poseur : ça crève les yeux et surtout les tympans. Je ne le juge pas par humeur, il m'est plutôt sympathique ; je le juge sur pièces : de fait, il n'est pas sérieux.

Reprenons. Arnaud Montebourg se fait connaître il y a une vingtaine d'années, en dénonçant la corruption, en voulant quasiment mettre en prison Jacques Chirac, alors président de la République. C'est plaisant, mais c'est bouffon, ce n'est pas sérieux. Il y a dix ans, il créé son courant au sein du Parti socialiste, où quiconque veut réussir doit ouvrir une succursale, que Montebourg appelle, avec toute la modestie qui le caractérise, le NPS, Nouveau Parti Socialiste, vite tombé dans les oubliettes. Pas constant, Montebourg, pas sérieux.

Son dada de l'époque, c'est changer carrément de République, en fonder une VIe, comme on tourne la page du calendrier. Toujours la modestie, mais toujours pas le sérieux : notre histoire de France montre que les changements de régime se font lors des catastrophes nationales. A moins que Montebourg se considère lui-même comme une catastrophe ... Hier, dans sa déclaration de candidature, il a rappelé à notre bon souvenir son désir de bouleversement constitutionnel, en proposant ... le retour au septennat, simplement nuancé par la non reconduction du mandat. La révolution par la restauration, c'est du Montebourg tout craché, pas sérieux.

Que nous aura-t-il inventé ces dernières années, que nous a-t-il refourgué hier ? Le made in France à la marinière ! Tu parles, Charles ... C'est du de Gaulle en costume Petit Bateau, du Bayrou tout juste amélioré. Et Montebourg veut faire rêver la gauche avec ce matériel-là ? Pas sérieux, ce ministre d'Hollande qui finit par rejeter la politique qu'il a lui-même contribué à mettre en place. Pas sérieux, ce type qui se fait virer il y a deux ans du gouvernement, parce qu'il a abusé d'un bon mot et d'un verre en plein soleil d'août finissant, le plus dangereux sans couvre-chef. Pas sérieux, ce candidat à la présidentielle qui ne dit pas s'il sera candidat à la primaire. Pas sérieux, cet anti-libéral qui se donne comme principaux lieutenants deux anciens strauss-kahniens pas sérieux, Baumel et Kalfon (le sérieux consiste au moins à rester fidèle à ce qu'on a été).

Jamais sérieux, Montebourg, quand il se prétend très à gauche et soutient en 2007 Ségolène Royal, une sorte de Macron au féminin. Pas du tout sérieux quand, au lieu de rallier Martine Aubry au second tour de la primaire de 2012, il se range derrière François Hollande, alors que ses idées l'inclinaient à rejoindre la maire de Lille. Ce qui est bien avec l'absence de sérieux, c'est qu'il vient de loin et qu'on le voit donc venir.

A qui la candidature d'Arnaud Montebourg va-t-elle nuire ? A ceux qu'il est censé entraîner, l'aile gauche du Parti ! Il est beaucoup plus influent et séduisant que Benoît Hamon, Marie-Noëlle Lienemann et Gérard Filoche, mais il n'est pas du tout fiable, pas sérieux pour eux (je viens d'énumérer les pièces du dossier). J'ai dit hier que le débat interne à la gauche, dans le cadre de la primaire de décembre, était nécessaire, entre la social-démocratie et le socialisme traditionnel. Mais avec Montebourg représentant celui-ci, le débat sera biaisé, faussé, détourné. Avec Hamon, ce ne sera guère mieux. En politique, il faut pousser un clivage à bout : reste Lienemann et Filoche, pour l'instant.

La première est une catho de gauche un peu rasoir, un peu bonne sœur ronchon, le second est un inspecteur du travail tonitruant, haut en couleur, fort en gueule et en convictions : j'en sais personnellement quelque chose, j'ai débattu avec lui en 2005, à Festieux, pendant la campagne sur le Traité constitutionnel européen. Le bon candidat pour un franc débat, c'est Gérard Filoche. Le meilleur représentant de l'aile gauche, parce que le plus direct et le plus clair, c'est lui. J'ajouterais que c'est un personnage attachant, au parcours personnel peu conventionnel. Un anti-Montebourg qui fera un parfait anti-Hollande. C'est mon candidat pour la gauche du parti, mais je voterai bien sûr Hollande. Pas question de n'être pas sérieux, comme qui vous savez.

dimanche 21 août 2016

Et un, et deux, et trois, et quatre



A l'heure où je rédige ce billet, Arnaud Montebourg n'a pas annoncé sa candidature à la primaire socialiste. Mais sa décision ne fait aucun doute et sera officialisée ce dimanche. Vu de l'extérieur, la chose peut paraître étrange : quatre candidatures de ce qu'on peut appeler l'aile gauche du Parti socialiste, dans ce qu'on peut qualifier de primaire de la primaire ! Sans compter, sur le même créneau politique, la contestation de la social-démocratie, deux autres possibles candidates : Martine Aubry, qui dit non, mais dont la versatilité bien connue peut la conduire plus tard à dire oui ; Christiane Taubira, parce que son esprit poète et lyrique la rend imprévisible, parce que la gauche du Parti la porte dans son cœur.

Etrange, cette multiplication des candidatures : qu'est-ce qui distingue politiquement Gérard Filoche, Marie-Noëlle Lienemann et Benoît Hamon, les trois qui pour le moment ont fait acte officiel de candidature ? Autant que ce qui distingue François Hollande, Manuel Valls et Emmanuel Macron, c'est-à-dire pas grand-chose. Mais ces trois champions de la social-démocratie ne sont pas candidats et, à mon avis, ne le seront pas les uns contre les autres, à la différence des 3 ou 4 champions de l'aile gauche, du socialisme maintenu. D'où vient cette différence de comportement politique ?

Non pas des idées en elles-mêmes, mais de ce que j'appelle la culture minoritaire, qui est aussi une psychologie, une mentalité, une manière d'être. S'il y avait 10 courants à la gauche du Parti, il y aurait à coup sûr 10 candidats ! Pourquoi cette apparente absurdité, qui est comparable à ce qui se passe chez les trotskistes, qui ont trois candidats à la plupart des présidentielles (NPA, Lutte ouvrière et lambertiste) ? C'est que, dans la culture minoritaire, on ne songe pas vraiment à se présenter pour gagner, mais pour témoigner (trotskistes) ou pour peser (aile gauche du PS), quitte à se retirer quand on a obtenu ce qu'on souhaite. Qui peut croire que Gérard Filoche a envie et a la possibilité, même minime, de devenir président de la République ? Lui-même en rit sûrement ...

Mais peser en vue de quoi ? Hamon et Lienemann ont un faible poids, savent bien que leur influence est très restreinte. Une fois Hollande investi, ou tout autre candidature social-démocrate, le programme de campagne sera social-démocrate et ne bougera pas à gauche d'un millimètre, Hamon et Lienemann ont suffisamment d'expérience et d'intelligence pour le savoir. Et pourtant, ils se portent candidats ! La raison est vieille comme la culture minoritaire : c'est leur seule façon d'exister politiquement, ils n'ont pas d'autre choix, la candidature ou la mort.

Une autre raison, plus prosaïque, éclaire ce choix qui parait suicidaire, mais qui est motivé, rationnel : n'importe qui se présentant à n'importe quelle élection fera toujours des voix, qui peuvent toujours se monnayer le moment venu. C'est bien sûr de la petite monnaie, mais un sou est un sou. Et pour acheter quoi ? Des places. Où ça ? Là où il y a des places à prendre, et en politique, il y en a toujours. Et quand il en manque, on les invente. Des places dans l'organigramme du Parti, qui est touffu comme le feuillage d'un chêne ; des investitures pour les prochaines élections, et là nous parlons d'or ; d'éventuels portefeuilles ministériels en cas de victoire présidentielle, mais là, c'est le jackpot, le saint des saints, qu'il ne faut évoquer que dans un silence religieux.

Qu'on me comprenne bien : une candidature de l'aile gauche du Parti à la primaire de décembre est non seulement légitime, mais je la crois souhaitable. Le socialisme de Filoche, Lienemann, Hamon et Montebourg n'est pas du tout le mien, mais il est respectable et estimable, il apporte quelque chose de précieux et d'indispensable à gauche, il contribue au débat d'idées, qui est profitable à tous, y compris aux sociaux-démocrates, il permet de faire évoluer certaines positions, puisque nul ne peut prétendre à la vérité absolue.

Ce n'est donc pas contre ce socialisme historique, très différent et même opposé à la social-démocratie, que je rédige ce billet, c'est contre la culture minoritaire qui le porte, qui a recours au rapport de forces par faiblesse, qui se montre intransigeante pour finir dans l'opportunisme, la tactique interne et le calcul électoral (c'est Guy Mollet et la SFIO finissante). C'est aussi parce que j'ai vécu de près, à Saint-Quentin, les conséquences collectives de la culture minoritaire, de laquelle je me sens complètement étranger.

samedi 20 août 2016

Macron imperator



Ce Macron, il m'épate ! Il ose tout, se moque des convenances politiques. Aller faire sa rentrée en Vendée, chez de Villiers, dire qu'on n'est pas socialiste, c'est bluffant. Nulle tactique de sa part, encore moins de l'incohérence ou de la bouffonnerie : l'homme a une pensée, une trajectoire. On peut être en désaccord, mais on ne peut pas dire que c'est n'importe quoi. Quel est son secret ? Ne le répétez pas, c'est très mal vu en politique : Macron est un homme libre. Son audace, c'est de dire ce qu'il pense, un luxe rare, que ne peuvent se permettre que ceux qui pensent quelque chose.

Si Macron n'est pas socialiste (mais homme de gauche), c'est qu'il est d'abord "ministre de la République", soucieux de l'intérêt général. C'est aussi parce qu'il a constaté, de fait, que sur certains points importants, les clivages anciens sont devenus inopérants. Comment ne pas être d'accord avec lui ? Quand Macron se rend au Puy du Fou, ce n'est pas pour soutenir un ancien ministre réactionnaire, d'une droite très radicale : c'est pour saluer un entrepreneur qui a réussi en mettre en place l'attraction la plus visitée du pays. Là aussi, comment ne pas lui donner raison dans cette démarche ?

Macron est libre dans sa tête et dans son geste. Au spectacle du Puy du Fou, il a joué le jeu. Dans son sourire et son visage, je crois même déceler un côté enfant. "Le Signe du triomphe", c'est le titre de l'attraction : après Jeanne d'Arc en mai, Macron est devenu César en août. Le peuple rassemblé a attendu avec anxiété son verdict lorsqu'il a dû se prononcer sur la vie d'un prisonnier gaulois. Macron a finalement levé le pouce pour l'épargner : ouf ! Mais à qui s'adressait cette clémence ? Nous sommes bien sûr dans la métaphore : quel homme politique devra sa survie à l'indulgence d'Emmanuel Macron ? Dans la même veine, qui sont ces lions et ces tigres dans l'arène, de droite et de gauche ? Pour le moment, Macron est imperator : il faudra qu'un jour il endosse l'armure du gladiateur, qu'il descende dans l'arène, qu'il aille au combat. En attendant, il a terminé le spectacle sur un char, tiré par quatre chevaux ! Après César, Ben Hur ?

En cette mémorable journée de rentrée, le ministre est aussi allé fleurir la tombe de Clémenceau, le grand républicain, avant de se rendre chez le monarchiste de Villiers. L'art de la synthèse n'est pas réservé qu'à François Hollande. Et puis, mine de rien, c'est une pierre dans le jardin de son rival social-libéral, Manuel Valls, grand admirateur du père la Victoire. Oui, ce Macron m'épate, et je me range plus que jamais derrière lui, inconditionnellement. Seule petite différence : je suis socialiste. Mais entre hommes libres ...

vendredi 19 août 2016

Rue des Allocs



La nature humaine est ce qu'elle est : elle préfère la puissance à la faiblesse, la beauté à la laideur, l'intelligence à la bêtise, le raffinement à la vulgarité, la richesse à la pauvreté. Je ne sais pas si c'est bien ou si c'est mal, c'est une question d'appréciation morale, mais la réalité est ainsi. Les pauvres n'ont jamais été aimés. Aujourd'hui, les classes moyennes ont une hantise : basculer dans la pauvreté. Ce qui est nouveau, ce n'est pas tant le mépris universel et constant envers les pauvres que sa normalisation, son institutionnalisation. Jamais une société n'a autant rejeté les pauvres que la nôtre.

Le mot même de "pauvre" est ignoré, remplacé par des termes administratifs ou péjoratifs : SDF, cassos, charclo, assisté ... Les termes de vagabond, mendiant, misérable ont disparu du vocabulaire courant. Le mépris commence par le lexique. Surtout, les pauvres sont priés de quitter l'espace public, que l'on conçoit désormais de telle façon qu'ils ne puissent plus s'y asseoir et y séjourner. Les pauvres eux-mêmes n'osent plus se reconnaître comme tels : on leur a inoculé la honte de leur propre sort, on les a culpabilisés.

Enfin, notre comportement à l'égard de l'aumône, c'est-à-dire l'aide la plus simple et la plus élémentaire aux pauvres, a complètement changé. Au XVIIIe siècle, Jean-Jacques Rousseau, qui n'était pourtant pas un caractère facile et n'avait rien d'un philanthrope, gardait toujours sur lui quelques sous à donner aux mendiants de Paris. Aujourd'hui, quand un pauvre, dans la rue, dans le métro, demande une petite pièce, il essuie en général un silence poli : rares sont les personnes qui donnent (et pourtant, les mendiants sont beaucoup moins nombreux et beaucoup moins pressants qu'à l'époque de Rousseau !).

Le plus effroyable, c'est l'image moderne du pauvre, que la détestable émission de télévision sur M6 ne fait que reprendre : cupide, stupide, alcoolique, sale, méchant, voleur, vulgaire, violent (en poussant un peu, il ne serait pas loin d'être vicieux, pervers et violeur ...). Il ne viendrait pas à l'idée que le pauvre puisse être sensible, généreux et intéressant. L'hypocrisie de l'émission, c'est de prétendre agir au nom du bien, afin de montrer la réalité sociale. Son indécence suprême, c'est d'inciter des pauvres à faire les pauvres, à jouer leur propre rôle.

Le mal vient de loin, est enraciné dans les sources de notre civilisation contemporaine :

1- le libéralisme économique a fait de l'argent, du travail et de la réussite sociale la base morale de la société, dont les pauvres, sans argent, sans travail et en échec sont forcément exclus.

2- le socialisme marxiste a défendu la classe ouvrière et discrédité ce que Marx appelle le lumpenprolétariat, c'est-à-dire les pauvres, auxquels il dénie toute valeur révolutionnaire.

3- le protestantisme américain, contrairement au catholicisme européen, a interprété l'Evangile en un sens défavorable aux pauvres, la richesse étant considérée par lui comme un signe d'élection divine (en s'inspirant de la parabole des talents, que le chrétien est appelé à faire fructifier).

Par le passé, les pauvres étaient incroyablement plus nombreux, plus miséreux mais mieux acceptés, mieux estimés et même glorifiés. Ca ne changeait pas leur situation, mais le regard porté sur eux était différent, positif. L'Eglise honorait le pauvre, qui était considéré comme l'image du Christ, donc digne de vénération. C'est un discours que nous n'entendons plus du tout aujourd'hui, à tort ou à raison.

Le monde moderne fait bien de vouloir supprimer la pauvreté, mais du coup, il véhicule une image très négative du pauvre, comme si son existence était une anomalie, alors qu'aujourd'hui encore, il existe des centaines de millions de pauvres à travers le monde, que l'histoire de l'humanité est plus faite de pauvres que de riches. Mais comme ce sont ces derniers qui sont aux commandes, on finit par oublier les premiers, qui n'ont aucun pouvoir.